A quoi sert Manuel Valls ?

 

Évacuations à outrance de camps de Roms, obstruction quasi-obsessionnelle sur le dossier du droit de vote des étrangers, retour de la politique du chiffre place Beauvau, et multiplication des reconduites à la frontière : le cas Valls interpelle, pour ne pas dire intrigue, et surtout irrite au plus haut point bon nombre d’associations et d’élus, dont une partie dans son propre camp, qui jugent le patron de la police et du renseignement français un tantinet poussif. Éclairage.

par Farouk Atig

 

MAIS quelle mouche a donc piqué Manuel Valls ? Depuis le jour de son arrivée place Beauvau le 16 mai 2012, nombreux au ministère de l’Intérieur s’interrogent : le Catalan (naturalisé en 1982) souffrirait-il à son tour, à l’instar d’un précédent locataire devenu chef de l’état, de la tristement célèbre maladie de « l’homme courbé » ?

Manuel Valls, ministre de l’Intérieur

L’Aedes aegypti, vermine parmi les vermines chez les femelles moustiques, aurait-il frappé à nouveau dans les couloirs du ministère et atteint notre homme au niveau du lobe frontal ?

Une chose semble acquise : le candidat malheureux de la primaire socialiste de 2011 (avant-dernier sur 6, avec à peine 5,63 % des suffrages chez les sympathisants de gauche) a clairement fixé le cap avant même de franchir les grilles de l’hôtel de Beauvau : modifier en profondeur la stratégie en cours au ministère, autrement dit rompre avec l’héritage par trop envahissant de quelques-uns de ses illustres prédécesseurs (Sarkozy ou Guéant, pour ne citer qu’eux).

Le discours a le mérite de la clarté, la méthode beaucoup moins. Résultat, le super-ministère traditionnellement rompu au fait du Prince maintient le cap, et soigne chacune des opérations ou sorties de Manuel Valls, au risque de susciter l’effet contraire que celui escompté au départ.

En bon toréador de la chose politique, Manuel Valls est arrivé nu dans l’arène, pour finir par endosser, bien plus tôt que prévu, le costume de présidentiable, à force de postures et de coups d’éclat. Aux mauvaises langues qui laissent entendre que pour demeurer en poste, le titulaire du portefeuille se doit d’être sur tous les fronts, notre bon ministre répond à sa manière que cette page est désormais tournée. Car qu’on se le dise, Valls est nulle part et partout où Valls se trouve, Valls est déjà ailleurs… Et d’aucuns reconnaissent que ses gesticulations en série ont contribué, au moins partiellement, à lui faire atteindre cet objectif pour le moins ambitieux.

Sur le dossier des sans-papiers par exemple : François Hollande avait promis, durant la campagne présidentielle, de limiter, voire de réduire, la cadence des reconduites à la frontière. C’était sans compter sur notre super-Valls national, cantonné jusque-là au rôle d’aboyeur en sous-chef, et résolu plus que jamais à en finir avec cette sensiblerie boboïsante dont seraient atteints certains de ses amis socialistes. Celle-ci serait la cause, confient sous couvert d’anonymat des proches du ministre, de crises d’urticaire à répétition et même de violents troubles du sommeil.

Loin d’avoir été rassurées par l’arrivée de la gauche au pouvoir, les associations de défense des étrangers pointent elles la fermeté du discours du ministre dans sa circulaire du 28 novembre dernier. Jugée trop restrictive, notamment pour un gouvernement de sensibilité de gauche, celle-ci conditionne le recours aux régularisations à des critères très spécifiques (5 ans de présence sur le territoire, des enfants scolarisés depuis trois ans, etc.) : « Les associations dont je peux comprendre l’engagement, veulent une régularisation massive. Avec ce gouvernement, elle n’aura pas lieu. Les dossiers doivent être examinés au cas par cas, claironnait Manuel Valls le mois dernier. » Dans les faits, les éloignements forcés d’étrangers se sont en réalité considérablement intensifiés en 2012, avec environ 35.000 expulsions. Du jamais vu.

On l’aura compris, Valls a tout naturellement pris le train de la victoire en marche et jeté avant l’heure son dévolu sur le ministère de la police, histoire d’y remettre de l’ordre. « C’est l’Intérieur ou… rien », aurait laissé entendre le principal intéressé à l’occasion d’un bref entretien privé avec François Hollande le 6 mai au soir.

Et les premiers à avoir fait les frais des insomnies intempestives du ministre sont évidemment les Roms. Chiffres à l’appui, l’Association européenne pour la défense des droits de l’homme (AEDH) a révélé qu’en 2012, pas moins de 11.803 personnes avaient fait l’objet d’évacuations forcées : 4.209 au premier semestre, autrement dit sous gouvernance UMP, et 7.594 entre juillet et décembre 2012. Une entrée en matière pour le moins fracassante, surtout aux premières heures d’un gouvernement Ayrault dont les principaux membres n’avaient pas hésité à crier au scandale en 2010, époque il est vrai révolue où la droite avait érigé le renvoi au pays expéditeur en sacerdoce…

Même ritournelle pour les charters collectifs : au premier semestre de 2012, 220 personnes ont pris place à bord de vols groupés généreusement affrétés par la République, contre 1.293 les six derniers mois de l’année. C’est tout simplement six fois plus…

Autre dossier sensible qui constitue d’ailleurs la proposition numéro 50 du candidat Hollande : le droit de vote des étrangers. Véritable casse-tête pour le président de la République, la mesure est littéralement tombée à l’eau dans les rangs de la majorité, où presque plus personne n’imagine que la réforme constitutionnelle présentée le mois prochain n’inclura une telle disposition. D’autres projets plus consensuels et prioritaires devraient en revanche trouver la place qui leur revient naturellement, comme le non-cumul des mandats, la suppression de la Cour de justice de la République ou encore la réforme du Conseil supérieur de la magistrature. Les étrangers, eux, attendront, comme ils savent si bien le faire depuis plus de 25 ans…

Échaudée par l’adoption massive du texte ouvrant le mariage aux personnes de même sexe, l’opposition se frotte joyeusement les mains pour ce cas de figure précis, consciente que la disposition a toutes les chances du monde de passer à la trappe en raison d’une implacable réalité mathématique : la majorité dont dispose le gouvernement au Sénat et à l’Assemblée ne lui permet pas à ce stade de modifier l’article 3 de la Constitution. Rallier une trentaine de voix du centre suffirait pourtant à réunir les 3/5e nécessaires au Congrès : autant dire l’Everest…

Et comme pour enfoncer le clou, Manuel Valls a lui-même scellé le sort de la proposition, livrant cet aveu de taille à un député de l’opposition, au début du mois : « On sait que vous ne céderez pas. Ça sera enterré, on n’y touchera pas… »

Restriction des procédures de régularisation, blocage systématique des propositions sensibles du candidat Hollande directement rattachées à son ministère, poursuite et même intensification des reconduites à la frontière : s’il est un autre maitre es gesticulations qui a de sérieux soucis à se faire pour 2017 et va devoir redoubler d’ingéniosité sur le fond comme sur la forme, c’est bien Jean-François Copé, à qui notre toréador de la politique pourrait bien voler la vedette lors de la prochaine législature…

 

 

 

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