Engagez-vous… mais pas dans la Marine !

Par Farouk Atig

 

Une avalanche de louanges éplorées et de pâmoisons rugissantes. Vibrant, poignant, époustouflant… Les mots manquent pour saluer cet exceptionnel élan funèbre qui a comme par miracle agité la France en ce mercredi matin…

Bien avant que la douloureuse nouvelle ne soit confirmée par Christiane Hessel-Chabry, sa veuve, bien avant sa mort même, les artisans de l’oraison thuriféraire –frappés du même sceau divin incantatoire- s’empressaient déjà de faire rugir leur stylo bille pour honorer la mémoire de ce « philosophe » exceptionnel, « génie de la résistance » parti trop tôt, un ami avec lequel ils n’auront même pas eu la chance de déjeuner une (dernière) fois :

« Hessel, un passeur de siècles, un passeur d’espérance. » (Ségolène Royal). « Hessel, humaniste authentique, résistant indomptable… » (Bertrand Delanoë). « Hessel, une grande figure à la vie exceptionnelle » (François Hollande).

« Hessel, militant avant la lettre » (Emile Sipo, armurier dans le Calvados), et autres « Hessel, savant méconnu et incompris, inventeur de l’aspirateur et du gel mousse… » (Anonyme).

Stéphane Hessel est mort à l’âge de 95 ans

Des âmes sensibles de tout premier ordre que le reste du globe nous envie et qui osent ainsi exprimer tout haut ce que d’autres mugissent plus haut encore. Comment dans de telles conditions ne pas exprimer à notre tour notre anéantissement, adresser dans l’urgence ce bien modeste billet de condoléance mêlé de tristesse, pour dire notre désarroi, notre colère, et notre deuil aussi, tandis que nos génisses ruminent leur consternation équine. Le patrimoine national est sauf et général. La mémoire de Stéphane Hessel plus encore.

Des témoignages d’une intensité telle que certains ont même cru bon de reprendre à la lettre ces incroyables paroles que la sur-ambassadrice de la France bleu Marine aurait proférées à 05h46, alors que la France d’en-bas dormait encore paisiblement et que notre bon diplomate était sur le point d’emprunter la route d’en-haut :

« Touche pas à notre Hessel ! » (diminutif alsacien de hesse, désignant l’originaire de la Hesse, en référence à une bourgade mosellane bien connue des amateurs de bière, ndlr). Des mots relayés sans crier gare et à tue-tête par les réseaux sociaux qui ignoraient à cet instant précis du jour que la prêtresse du sentiment national dormait encore, elle aussi…

D’autres, plus irrévérencieux et outrageusement prévisibles, sont venus nous rappeler que cet intellectuel fier et courageux, arrivé à la force de l’âge, n’était pas entouré que de frotte-manche inspirés. Il y eut ceux du président du Crif qui évoquait la « volonté obsessionnelle » de l’ancien diplomate et résistant « de faire de Gaza l’épicentre de l’injustice » sur terre. Et Richard Prasquier de le qualifier dans la foulée de « maître à ne pas penser (…) dont le travail de déconstruction sera effectué ».

Luc Ferry, considéré par ses pairs comme le plus « incompétent » des ministres de l’éducation nationale que la Vème République ait eu l’honneur de pondre, ne l’avait pas spécialement à la bonne non plus. Et s’en donnait à cœur joie dans les colonnes du Figaro : « La révolte, peut-être, l’indignation drapée, non merci ! », s’est ainsi un jour offusqué l’éternel apprenti philosophe, un intellectuel qui a tant donné à l’enseignement dont il a révolutionné la pratique en théorisant la fonction sur des plateaux télé.

Et pourtant cet homme dont le combat pour la Palestine a suscité à juste titre respect et admiration s’est sans doute par trop égaré dans la forme, et à ce titre ces mots de l’ancien juge d’Instruction et avocat général Philippe Bilger ne semblent pas totalement dénués de sens : « L’indignation comme dernier recours, soit. A force de s’en servir comme d’un mode normal d’expression, on va la banaliser, la domestiquer. Gardons-la pour les bonnes causes, les grands moments décisifs. »

Stéphane Hessel, adulé à outrance par des foules qui ignoraient tout ou presque de son existence singulière, et qui désormais passent à la vitesse supérieure, a de belles années devant lui. Conséquence risible, le phénomène de mode qui l’a emporté de son vivant après la parution de son opus « Indignez-vous », a pris une tournure plus folle encore : la béatification caricaturale et burlesque d’un intellectuel porté en gloire au seul titre qu’il a été rappelé à la vie, à seulement 95 ans !!!

Phénomène éditorial aussi et bonté divine pour Emmanuelle Vial, directrice de la maison d’édition Autrement, qui a jugé nécessaire d’avancer d’une semaine la publication de son livre d’entretiens intitulé « A nous de jouer », paru dans un premier temps en Allemagne en 2012.

Sans doute devrions-nous plutôt suggérer la chose suivante : ne pas s’indigner davantage de sa mort.

Et rendre hommage à sa vie.

 

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