Ali Rebeihi : agitateur du PAF

Passé tour à tour par le prisme de la télévision (France 2, puis Canal +), avant de se faire un nom sur les ondes, Ali Rebeihi, journaliste et producteur sur France Inter, récidive dans « Viens dîner dans ma cité », un rendez-vous mensuel diffusé sur France 4, qui donne la part belle aux véritables acteurs de la banlieue. Portrait.

 par Jean-Philippe Sapeur

 

Ne vous aventurez pas à le filer sur Facebook, Twitter ou que sais-je encore, vous feriez fausse route. Soigneusement à l’écart de ce contrevent de la toile, Ali Rebeihi voue une méfiance quasi épidermique aux réseaux sociaux, même si son patronyme y est régulièrement cité et qu’il les juge évidemment nécessaires à bien des titres, du moins sur le plan strictement professionnel.

Des amis, ce journaliste originaire de Toulouse n’en manque pas, mais l’ancien éducateur qui a embrassé la carrière sur le tard (à presque 30 ans) s’est aussi attiré quelques inimitiés, et pas des moindres. Exemple avec Eric Zemmour, auquel il a précieusement taillé le velours en 2010, en raison de ses sorties répétées et hautes en couleur sur les origines (ethniques) de la délinquance en France. Des mots choisis en toute connaissance de cause par l’ancien journaliste du Figaro qui n’en était pas à son coup d’essai, et qui à l’époque l’avaient précipité au palmarès des personnalités les plus en vogue sur les sites d’opinion d’extrême droite.

 

Ali Rebeihi, journaliste et animateur

A pas tout à fait 40 ans, Ali Rebeihi, boulimique de travail et de sport (boxe en particulier), se plait à inoculer sur les ondes un goût immodéré pour les belles lettres (de Tom Wolfe à Proust), autant qu’un certain penchant pour la culture populaire (Harry Potter ou les séries télés américaines). Une dichotomie pour ainsi dire californienne qui fait office de soupape fondamentale pour distiller sa propre vision de la culture, multidirectionnelle et foisonnante :

« Mon ADN, c’est plutôt la radio. (…) J’aime beaucoup cette formule d’Antoine Vittez qui parle d’élitisme pour tous. Ca consiste à la fois à parler de Proust, de Balzac, de Godard, de manière un peu décontractée du gland (en français dans le texte), et puis parler aussi de culture populaire comme les séries télés américaines, avec un peu de fond. »

Pari réussi depuis plusieurs années déjà sur France Inter : chaque été dans Micro fictions, le journaliste met à mal les diktats culturels en portant au plus haut l’idée que la culture est autant générale que singulière : « l’idée est de parler avec un peu de profondeur de culture populaire, et avec un peu de légèreté de culture académique », confiait-il en 2011 dans un entretien à Télérama.

Elevé dans une cité de la ville rose par une mère seule avec quatre autres frères et sœurs, Ali Rebeihi admet que d’avoir été bien entouré a facilité son ascension et que le sort y a sans doute aussi été pour quelque chose. « Ca fait partie du métier. Ne pas rater sa chance quand elle vous tend les bras à deux ou trois reprises ».

Le racisme dans la profession ? « Difficilement identifiable », selon lui. Et d’ajouter qu’il « existe évidemment car le monde des médias est le reflet de notre société. Mais il est plus subtil et mélange racisme social et paternalisme ».

Sa reconversion, Ali l’a débutée il y a 10 ans à la télévision : d’abord à France 3, puis chez sa grande sœur du service public, où il officiait chaque matin à la rédaction de Télématin. Vinrent alors les véritables premiers émois en tant que journaliste radio, avec pour la saison estivale de 2006 un strapontin de choix à l’antenne d’Europe 1, dans Générations Europe 1. Un an plus tard, c’est « Nouvelles Vagues » sur France Inter, un service public qu’il ne quittera plus jamais depuis jusqu’à l’été 2009, et le lancement de Micro fictions.

Rattrapé par la télévision cette même année, Ali Rebeihi y enchaine les chroniques. Sur France 2 d’abord, dans « Vous aurez le dernier mot » (animé par Franz-Olivier Giesbert). Avant de poursuivre avec des interventions régulières à la matinale de Canal + aux côtés de Maitena Biraben, la saison dernière.

Changement de casquette fin 2012 quand démarre l’aventure « Viens diner dans ma cité », diffusée sur France 4. Une émission qui ambitionne de faire la vie dure aux idées reçues véhiculées sur les cités populaires. Galop d’essai réussi pour la première, au cours de laquelle Kamel Le Magicien et le patron de l’UMP Jean François Copé furent conviés autour d’une même table.

« Je suis assez fier de cette émission qui réunit des gens connus, qui font l’actualité, à des anonymes qui ont eux aussi des histoires très fortes. Le tout en relation évidemment avec les quartiers et cités populaires. »

Le concept s’installe et la recette fait rapidement mouche avec une deuxième édition réunissant notamment le slameur Grands Corps Malade et le ministre de l’économie, Pierre Moscovici.

Pour la dernière édition diffusée vendredi dernier, le journaliste Ali Rebeihi s’est payé le luxe de convier le rappeur Mokobé, du groupe 113, à inviter anonymes et amis, pour livrer contradiction au député européen Jean-Luc Mélenchon et à Audrey Pulvar.

Pourquoi la cité ? « En règle générale, les banlieues populaires sont assez peu visibles à la télévision. Sauf au moment de faits divers. Et là, l’idée est de faire naître le débat, avec des gens qui à priori n’étaient pas censés se rencontrer. Avec l’idée aussi d’éviter au maximum les clichés. On essaie de présenter une image la plus juste possible de ces quartiers-là, de ces territoires-làMontrer que c’est un concentré de la France tout simplement, avec ses paradoxes, ses contradictions, ses pathologies, mais aussi ses choses très positives. Essayer de livrer la photographie la plus juste de ce pan de la société française qui compte, qui est important. »

Prochaine personnalité à être conviée autour d’une table improvisée de banlieue, Najat Vallaud-Belkacem, ministre du droit des femmes et porte-parole du gouvernement Ayrault. Henri Guaino devrait à son tour se prêter au jeu.

En attendant, c’est un tout autre chapitre auquel se prépare le journaliste. Dans « Comme on nous parle » (dont il assure les remplacements réguliers), Ali Rebeihi consacrera ce mardi près d’une heure à cette autre manière de consommer qu’est le végétarisme, en compagnie d’Aymeric Caron, auteur de « No Steak » (Fayard, 360 p., 19 euros), qui livre un saignant pamphlet contre l’industrie de la viande. Un opus « militant », confesse Ali Rebeihi, mais « sérieux et argumenté » et qui donne matière à « réfléchir sur notre rapport aux animaux et à la consommation de viande ».

Autant de grands écarts nécessaires pour cet agitateur d’idées qui se définit volontiers comme un être « curieux, fidèle et tenace », qui sait aussi se montrer un tantinet « susceptible » à ses heures.

 

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