Mali : en allant vers le nord

par Johann Prod’homme

 

Le 4 mars dernier, sur le plateau de l’émission « Mots Croisés » de France 2 consacrée à la guerre au Mali, Hervé Ghesquière, grand reporter et ancien otage en Afghanistan, dénonçait « une guerre sans images » et un « black-out total » sur l’information. « Entre l’exigence de vérité et l’exigence de sécurité, je suis pour ma part favorable à ce que l’exigence de sécurité prime dans tous les cas », lui avait alors répondu sans rire le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian.

Affranchi -ou plutôt libéré- de son devoir de réserve, Hervé Morin, titulaire du portefeuille sous l’ère Sarkozy, se montrait quant à lui plus explicite et sans ambages : « les militaires n’ont pas envie de s’emmerder avec des journalistes, parce qu’ils sont en train de faire la guerre ! » Dont acte.

Près de deux mois plus tôt, j’avais pu faire les frais de cette guerre sans images. Tout juste rentré de Syrie, Farouk Atig m’avait proposé de l’accompagner au Mali pour y réaliser un reportage pour la télévision suisse.

Quelques mois auront suffi à voir l’ancienne colonie dépossédée de près des deux tiers nord de son territoire, tombés sous le contrôle de factions islamistes réunies pour une seule et même cause : une mise en place généralisée de la charia aux quatre coins du pays. De jeunes fanatiques qui pour parvenir à leurs fins n’ont pas eu le moindre scrupule à puiser abondamment dans les stocks de l’armée libyenne, après la chute du colonel Kadhafi.

Déterminés plus que jamais, Ansar Dine, MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest) et AQMI (Al-Qaida au Maghreb Islamique) convinrent ensemble d’une distribution des rôles pour le contrôle des principales villes tombées entre leurs mains, au nord et à l’ouest de Mopti. Après Tombouctou où ces derniers avaient entamé la destruction de mausolées, et Gao où les terroristes avaient coupé l’ensemble des réseaux de communication, ils s’emparaient le 10 janvier de Konna, véritable « verrou » stratégique sur l’axe nord-sud. L’armée malienne, incapable de faire face, lançait alors un appel de détresse à la France. Le lendemain, l’opération « Serval » était déclenchée.

Babou Diarra a dû quitter Gao dans l’urgence pour fuir les violences. Image : Intégrales Productions, janvier 2013.

C’est dans ce contexte particulier que Farouk et moi-même avons atteint le Mali le 14 janvier, en vue d’entamer une course folle vers le nord, pour rendre compte des dernières évolutions du conflit. Notre objectif : rallier au plus vite la ligne de front, située 650 kilomètres plus haut.

Quelques dizaines de kilomètres seulement après la sortie de Bamako, la route se transforme en piste sablonneuse alors que dehors la chaleur se fait étouffante, et que des ouvriers s’activent à paver ce seul axe reliant la capitale au nord du pays. Les travaux, financés par Mouammar Kadhafi, n’ont jamais vraiment cessé depuis la mort du « guide » libyen.

Yahia, notre chauffeur, aime à faire japper le moteur du véhicule de location que lui-même ne pourra sans doute jamais s’offrir. Un épais nuage de poussière s’élève à notre passage. Cent kilomètres de piste avalés en plusieurs heures, et une fine poussière rouge finit par s’insinuer à l’intérieur du véhicule et jusque dans nos bronches.

Des déplacés de Tombouctou entassés dans une minuscule maison familiale à Djenné, plus au sud. Image : Intégrales Productions, janvier 2013.

A mi-parcours, nous arrivons à Ségou, cité carte postale riche en couleurs plantée le long du fleuve Niger. Comme à Bamako, la population se dit reconnaissante envers la France, et tient à le faire savoir : ça et là, des drapeaux tricolores flottent autour des édifices.

Mais alors que nous nous apprêtons à quitter la ville, une escorte militaire nous enjoint de faire demi-tour dans l’autre sens, avec pour consigne de ne jamais revenir. Après d’interminables négociations dans la fraicheur du bureau d’un gradé, nous parvenons finalement à convenir d’une « solution africaine » et filons vers le nord. A toutes blindes, ne voyant que notre destination finale, un chien imprudent s’aventure sous notre habitacle. Assister à ses derniers instants de vie au travers du rétro est déjà difficile en soi, pas question pour autant d’y voir le moindre présage. 400 Kilomètres de poussière avalés dans la précipitation nous mènent alors au dernier barrage de Sévaré-Mopti.

A cette étape du périple, les soldats maliens se montrent clairement moins tendres. L’un d’eux, fiché d’un béret vert et faisant probablement office de chef, s’engage ainsi vers notre véhicule de manière pressante, offrant cette mine patibulaire des mauvais jours. Prenant à partie nos accompagnateurs maliens, il adresse l’ultimatum suivant à notre chauffeur : « toi là, si je te revois traîner dans les parages avec ces messieurs, je t’attrape ! » Puis vient le coup de semonce : « faites demi-tour et surtout ne remettez jamais les pieds ici ! ».

Un autre gradé s’avance à son tour, kalach en bandoulière : « ce sont des ordres qui viennent de l’armée française ». Inutile d’insister. Notre épopée vers le nord s’arrête net. Travailler dans de telles conditions relève de l’impossible. Nous rebroussons donc chemin. Des convois de réfugiés entassés dans des camions de marchandises défilent devant nous…

Pour fuir les combats qui font rage au nord, de nombreux Maliens ont trouvé refuge dans la petite ville de Djenné, « génie des eaux » en langue bozo. Située en zone inondable, la ville s’est géographiquement insularisée, encerclée par deux bras du Bani, un affluent du Niger. Ce rempart naturel constitue une sécurité supplémentaire pour ces populations désarmées. Pour pouvoir atteindre cette bourgade millénaire, il nous faut emprunter le « bac ». Un soldat en moto se charge donc de nous escorter jusqu’au poste de gendarmerie, non sans exiger au passage quelques billets pour l’essence, l’huile, et la vidange.

Image : Intégrales Productions

Jouant délibérément de notre patience, le « CB » (commandant de brigade) s’applique en notre présence à traquer tampons et visas sur nos passeports. Les questions fusent alors que l’heure tourne et que celui-ci prend soin de rédiger un compte-rendu des faits dans son « carnet d’évènements ». Deux heures plus tard, sur ordre du gouverneur, les militaires nous laissent partir.

Enfin libres de nos mouvements, les poches trouées à force de bakchichs, nous nous dirigeons alors au cœur de la vieille ville. La chaleur y est accablante. Accroupis sur le sable, les hommes s’abritent à l’ombre de la mosquée, un immense château de sable brulé par le soleil. C’est ainsi que nous faisons la connaissance d’Ibrahim, un Tombouctien de 42 ans qui nous propose de le suivre au travers des petites ruelles qui serpentent le centre-ville. Accompagné de sa femme et de l’un de ses fils, il a abandonné son atelier de cordonnier, pour se réfugier ici dans la modeste maison de son frère. Deux autres de ses fils restés à Tombouctou ont été confiés à un voisin, faute de place dans le bus.

Colonne de blindés français prenant la route du nord. Image : Intégrales Productions, janvier 2013.

De sa ville tombée aux mains des djihadistes, Ibrahim nous livre un souvenir cinglant : le rituel du fouet pour ceux surpris à discuter avec des femmes, en pleine rue. Même traitement pour les autres tentés par la fumée d’une cigarette : « si tu fumes, ou s’ils te fouillent et qu’ils trouvent un paquet, ils t’attrapent et ils te fouettent. Cent fois ». La peur au ventre devant ce climat de terreur, Ibrahim a préféré prendre la fuite avec sa famille.

« Je suis musulman, je pratique, je le jure sur Dieu ! Mais les islamistes ça me fait peur. Quand ils cherchent quelque chose, faut pas les faire chier ! Il faut y aller mollo ! On est pas obligés de devenir musulman, c’est pas possible ! Tout le monde est libre de faire ce qu’il veut, le Mali est un pays laïque. Si tu veux devenir musulman, animiste ou protestant, c’est ton choix. J’ai même des amis qui sont animistes et d’autres chrétiens ».

Ce qu’Ibrahim redoute plus que tout ici à Djenné, c’est un scénario à la Konna. La ville, située 150 km plus au Nord, était tombée aux mains des islamistes en à peine une journée. « Ca s’est passé un jour de marché, confie-t-il. La porte était ouverte, tout le monde pouvait entrer dans la ville. Ils en ont profité, et se sont infiltrés en se faisant passer pour des marchands ». Pris de court, les habitants ont compris trop tard ce qui leur arrivait : mille combattants avaient pris possession de la ville.

Si les islamistes parviennent à entrer, Ibrahim jure que cette fois il ne fuira pas : « s’ils viennent, on peut les tuer facilement. Où ils vont manger ? Où ils vont boire ? On va les empoisonner c’est tout ! (…) Avec l’aide de Dieu, tout ce qui se passe au nord ne va pas arriver à Djenné, parce que chaque soir on est là pour faire la prière dans la mosquée.»

Justement, c’est l’heure de la prière. Souhaitant bonne chance à Ibrahim, nous traversons à nouveau le Bani et reprenons la route. En redescendant sur Bamako, nous croisons une colonne de blindés de l’armée française en route vers le nord. Yahia, notre chauffeur, s’arrête sur le bas côté et leur adresse à son tour un « bienvenue au Mali ! »

Voir également : La guerre au Mali n’aura pas lieu. Instantanés de tournage.

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