Manoel de Oliveira : parole de doyen

 

par Emilie Rached

 

« Maître, maître !!! »

Un bataillon de photographes joue ostensiblement des coudes et de la corde vocale. Et puis, dans une certaine lenteur, l’enfant du pays finit par nous faire face.

A Porto, sa ville natale, Manoel de Oliveira jouit de cet accueil que l’on réservait autrefois aux Princes, alors que la précieuse cité lusitanienne du nord rend un vibrant hommage à sa première réalisation. Oliveira, 104 printemps et 70 ans de carrière, et surtout une existence toute entière dédiée à l’amour du 7ème Art .

« Le maître doit dire que ça suffit ! », se risque à cet instant Maria Isabel, son épouse de dix ans sa cadette, irritée par le léger chaos de cette scène en technicolors.

Et c’est pourtant avec une émotion franche et généreuse que le réalisateur centenaire, doyen du cinéma mondial, a affronté la horde de journalistes qui s’est présentée à l’entrée du théâtre Rivoli. Fait tristement inhabituel quand il est question de culture, et pourtant cette fois la presse est venue en nombre.

Diminué par des soucis de santé qui n’ont pas suffi à avoir raison de l’homme, le cinéaste centenaire faisait sa première apparition publique depuis décembre. Une occasion spéciale à plus d’un titre et que le festival Fantasporto tenait, pour sa 33ème édition, à souligner en cette date anniversaire qui marque les 70 ans de son film « Aniki Bóbó ».

Manoel de Oliveira, 104 ans, ici au festival « Fantasporto » de Porto, aux côtés de son épouse. Image : Lauren Maganete/Fantasporto

Même si les Portugais ne font pas tous figures d’aficionados – le réalisateur est parfois tourné en dérision pour une certaine inclinaison à la lenteur et des dialogues jugés interminables – ce film sort incontestablement du lot.

10 millions de ses concitoyens citent cet opus en référence, sans doute bien plus dans le reste du monde, car chacun peut d’une certaine manière y voir un ou plusieurs épisodes de sa propre enfance. Considéré par beaucoup comme une œuvre pionnière du néo-réalisme (le film est sorti sur les écrans six ans avant le « Voleurs de Bicyclette » de Vittorio de Sica), « Aniki Bóbó » met en images les péripéties de gamins comme les autres, leurs rivalités, leurs amours, et aussi leurs faiblesses. Une rivalité aussi, car le plus téméraire et le plus timide du groupe en pincent pour la même fille. Un cœur pour deux et la désillusion pour celui que la peur de voler une poupée fera reculer.

Désormais populaire, ce film a été méprisé à la fois par le public et les critiques lors de sa sortie en salle en décembre 1942. A présent, Oliveira savoure sa revanche : « Je suis très ému. Ce film a été tellement maltraité à l’époque et il est, aujourd’hui, le plus populaire de tous mes films », nous a-t-il confié.

Comment ne pas se risquer à un parallèle entre 1942 et 2013 ? À l’époque, l’Europe toute entière se mourrait de la crise profonde générée par la guerre, et il lui faudra bien des années avant de pouvoir se redresser. Aujourd’hui, c’est surtout l’Europe du Sud, Portugal inclus, qui se voit emportée dans le sillon de la crise économique et des mesures d’austérité.

Alors que peut faire le cinéma au juste ? Réponse du cinéaste : « Bien sûr qu’un film assorti d’une happy-end peut aider à redresser les esprits dans des situations difficiles, comme c’est le cas de la guerre pour ce film-là ».

L’Art à l’état brut pour conjurer les mauvais sorts de la dépression quand les deniers publics se raréfient : une évocation nécessaire.

Et en guise de happy-end, tenez-le vous pour acquis : Manoel de Oliveira n’entend en aucun cas tirer sa révérence puisqu’il prépare, à 104 ans, deux nouvelles réalisations.

Sur le même sujet : les peurs de Porto (euronews)

 

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