Cahuzac, pris la main dans le sac…

Coup de tonnerre au Parti socialiste. L’orage Cahuzac n’a pas fini de faire des vagues que survient déjà la tempête avec le coup de grâce porté ce mercredi par François Hollande à l’encontre de son ancien ministre lors d’une allocution télévisée. Malaise général aussi rue de Solférino où les ténors du parti s’en tiennent tous à la même version officielle : personne ne savait… Après le vibrant coup de gueule de Gérard Filoche (voir vidéo), les éléphants du parti commencent néanmoins à sortir de leur réserve. A l’UMP, où l’on se prépare aussi à affronter de nouvelles bourrasques judiciaires, les critiques fusent minute après minute. Eclairage.

 

Lâché comme un seul homme

Jérôme Cahuzac vit-il actuellement les jours les plus sombres de son existence ? Incontestablement non, car le pire reste évidemment à venir pour l’ancien député socialiste du Lot-et-Garonne -désormais persona non grata rue de Solférino– en attendant les conclusions de l’enquête diligentée par le pôle financier du Tribunal de Grande Instance de Paris.

A l’issue de son audition devant les juges Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke ce mardi 2 avril, l’ancien ministre du budget du gouvernement Ayrault a été mis en examen pour « blanchiment de fraude fiscale », après avoir fait l’aveu de l’existence d’un compte à l’étranger « depuis une vingtaine d’années », sur lequel au moins « 600.000 euros » auraient été déposés.

« Pris dans une spirale du mensonge » selon ses propres termes rédigés sur son blog, Cahuzac avait été démis de ses fonctions le 19 mars dernier par le chef de l’état en personne qui l’a lui-même reconnu à l’issue du très mouvementé conseil des ministres de ce 3 avril 2013.

Une allocution cinglante

Peu de temps après, au moment où l’équipe de communication du Président mettait du cœur à l’ouvrage pour soigner son allocution à la virgule près, les ministres les plus influents du gouvernement franchissaient les uns après les autres le perron de l’Elysée, sans faire le moindre commentaire à la presse. Exceptions faites d’Alain Vidalies, ministre chargé des Relations avec le Parlement, et de Michèle Delaunay, sa collègue aux Personnes âgées et à l’Autonomie. Le premier reprenant à son compte le qualificatif d’« outrage » du mensonge prononcé ensuite par le président de la République. La seconde évoquant pour sa part un « moment humainement très douloureux et politiquement dangereux ».

Jérôme Chuzac et François Hollande à l'issue d'un précédent Conseil des ministres.
Jérôme Chuzac et François Hollande à l’issue d’un précédent Conseil des ministres.

L’opposition monte au créneau

La droite -qui se garde bien de commenter l’affaire sur le fond- n’a pas manqué néanmoins de largement se répandre sur la forme, voyant dans ce mauvais coup du sort infligé aux socialistes par celui qui les a « trahis« , l’occasion idéale pour réclamer la tête de poids lourds du gouvernement. Dans un entretien au Monde, Claude Goasguen a jugé la « démission de Pierre Moscovici » inévitable, le député UMP faisant porter le chapeau des « dysfonctionnements très graves » du contrôle fiscal dans l’affaire Cahuzac au ministre de l’Economie et des Finances.

Pain béni aussi pour Marine Le Pen, qui dans un communiqué publié ce mercredi sur le site du Front National exigeait la démission pure et simple du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée Nationale : « Les aveux de Jérôme Cahuzac et les dernières révélations de l’affaire laissent penser que le gouvernement et l’Elysée savaient depuis plusieurs semaines. (…) Le président de la République et l’ensemble du gouvernement ont rompu le pacte de confiance censé les lier aux Français ; ils ont en cela commis une faute morale et politique de premier ordre », a martelé la vice-présidente du FN, curieusement plus tendre à l’égard de son père, qui en bon habitué des tribunaux français, a fait par le passé l’objet d’innombrables condamnations.

Quelqu’un savait-il ?

Une question -et pas des moindres- mérite tout de même d’être posée lorsqu’on évoque cette rocambolesque affaire : le chef de l’état et son Premier ministre étaient-ils au courant ? Selon toute vraisemblance, et compte-tenu de l’impopularité exponentielle dont souffrent les deux chefs de l’exécutif, cette hypothèse semble difficilement envisageable. Car dans le cas contraire, elle signerait leur arrêt de mort politique à tous deux.

Interrogé par téléphone quelques minutes après la déclaration du chef de l’état, cet influent ministre socialiste livrait cette bombe incendiaire : « Entre nous, pour la République exemplaire, on repassera. (…) La véritable connerie de Cahuzac, ce n’est pas tant de posséder ou d’avoir possédé un compte à l’étranger, ça au fond tout le monde s’en fout. C’est plutôt de nier les faits et de s’en être tenu jusqu’à la fin à ses premières déclarations. Et sur ce coup, c’est François Hollande qui paie les pots cassés, celui-là même à qui il avait clamé son innocence à deux reprises et qui se retrouve à devoir bricoler une déclaration incendiaire pour prendre ses distances, alors qu’il est déjà au plus bas dans les sondages. C’est à se demander si Cahuzac n’a pas cherché à signer notre arrêt de mort à tous au gouvernement. »

Reste à savoir si après tout juste onze mois d’existence, le gouvernement Ayrault réussira à se remettre de cette épopée à la Clinton sans passer par la case remaniement. Réagissant aux aveux de l’ex-Ministre du Budget, Gérard Filoche, ancien inspecteur du travail et membre depuis près de vingt ans du bureau national du PS, faisait part de son indignation hier sur le plateau de LCI, flirtant même parfois avec les larmes.

Des aveux soudains
Autre question essentielle que pose le dossier : après quatre mois d’une enquête nourrie et de révélations pour le moins compromettantes faites par le site Mediapart, quel a été l’élément déclencheur qui a poussé Cahuzac à passer aux aveux  ? La piste la plus probable reste celle avancée par le Canard enchaîné. Selon l’hebdomadaire, c’est Jérôme Cahuzac lui-même qui aurait changé de stratégie, après une brève rencontre entre Jean Veil, son nouvel avocat, et le juge Renaud Van Ruymbeke. Prenant le pas sur la possible divulgation d’éléments accablants par la justice suisse, l’ancien ministre se serait retrouvé le dos au mur sans autre alternative que celle des aveux.

Jérôme Cahuzac, le 20 novembre 2012 à Nanterre. L’ex-ministre du Budget venait présenter son projet de réforme pour lutter contre la fraude aux services de contrôle fiscal.

Paria dans son propre camp, Jérôme Cahuzac peut toujours se réconforter du soutien inattendu d’un ancien repris de justice en la personne de Bernard Tapie. Pour l’ancien ministre de la Ville reconverti en patron de presse, un scénario à la Bérégovoy n’est pas à exclure (Premier ministre de François Mitterrand, Pierre Bérégovoy s’est donné la mort le 1er mai 1993 en raison de soupçons de malversations, ndlr). Quant à ses amis, rares sont ceux, à l’image de Dominique Lefebvre, qui osent s’étendre sur le sujet. Dans un entretien à France Inter, le député socialiste, ami de longue date de l’ancien ministre, évoque des pensées suicidaires.

En attendant de nouvelles révélations, magistrats français et suisses poursuivent leurs investigations basées principalement sur des documents confidentiels remis par la banque UBS, et qui recouvrent une très large période allant de 2006 à 2013. Impossible en revanche de pousser les investigations plus loin encore pour des « raisons de prescription fiscale », expliquait hier, abasourdi, le ministre de l’Economie et des Finances.

Un Pierre Moscovici sérieusement décontenancé par la tempête judiciaire provoqué par son ancien camarade et qui sait désormais que son propre avenir politique pourrait bien faire les frais de cette regrettable affaire.

Farouk Atig et Albert de Jonquille

 

Sur cette même affaire :

Cahuzac : de la sidération à la déflagration (Mediapart)

Mensonge de Cahuzac : « Mais pour qui roule Stéphane Fouks ? » (Le Monde)

« Moscovici a utilisé les moyens de l’état pour tenter de blanchir un copain » (RMC)

« Est-ce que l’Elysée a protégé Jérôme Cahuzac ? » (Mediapart)

Jérôme Cahuzac : « J’ai été pris dans une spirale du mensonge » (Le Monde)

Assemblée Nationale : Cahuzac, le retour impossible (Slate)

Pierre Moscovici admet « avoir péché par excès de confiance » (Le Monde)

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