La France face à ses fantômes

D E C R Y P T A G E

Fière Une du JDD, ce matin : « Le rêve d’union ». Face à la crise qui éreinte leur réalité, les Français se prennent à rêver, puisant leur songe dans l’océan de l’histoire de France : selon un sondage IFOP publié le 28 avril pour Le Journal du Dimanche, 78% d’entre-eux désireraient que soit formé un gouvernement dit d’« Union Nationale ». Comme en 1934, où Poincaré, conscient de la situation inédite qui commotionnait le pays, se résolvait à trouver la solution qui paraissait la plus mesurée. Mais, en 2013, raviver de vieux fantômes contribue-t-il vraiment, comme semble manifestement le vouloir le JDD, à servir les intérêts de la démocratie ?

L’Union Nationale, le risque de la montée des périls

En faisant la promotion de ce type de gouvernance, l’hebdomadaire ne valide t-il pas le présupposé selon lequel l’actuel gouvernement ne représente pas la Nation, et qu’il faut en conséquence le destituer ? Il n’est pas neutre de la part du JDD d’employer, dans sa Une, le terme de « plébiscite ». Le journal ne flatte-t-il pas là, à son insu, les plus vils instincts de l’opinion, toujours encline, en temps de crise, à se délester des aspérités de la démocratie ? Il est remarquable à cet égard que selon le sondage IFOP, 47% des français entendent favorablement l’idée que soit incorporé le Front National à cette Union Nationale.

78% des Français se disent favorables à la formation d'un gouvernement d'union nationale, selon le JDD du 28 avril 2013.
78% des Français se disent favorables à la formation d’un gouvernement d’union nationale, selon le JDD du 28 avril 2013.

En réalité, un gouvernement d’Union Nationale disqualifierait la démocratie. Le débat politique risquerait vite d’être muselé : comment un membre du gouvernement pourrait-il s’exprimer librement sans risquer que chacune de ses formulations ne soit interprétée comme une atteinte à la dignité de la Nation ?

Surtout, un gouvernement d’Union nationale ouvre la porte à une dictature, au sens propre du terme, en ce sens qu’il instaure artificiellement une situation politique extraordinaire. Une condition favorable à ce que l’opinion se laisse séduire par l’intrusion d’un Sauveur ; cette figure de l’homme raisonnable et compétent à laquelle le peuple, d’un soubresaut de lucidité, rend enfin justice en lui accordant son aveugle confiance.

La dangereuse obsession du passé

Ce phantasme d’un gouvernement d’Union Nationale participe d’une pathologie collective qui se propage en France depuis au moins le début du quinquennat Hollande, et que l’on pourrait appeler « syndrome des fantômes ». D’une part, les Français ont de plus en plus tendance à se représenter les membres de l’actuel gouvernement telles des figures inexistantes, quasi fantômatiques, et d’autre-part, ce début de mandat a réveillé tous les vieux fantômes de l’histoire de la Nation.

Ces dernières semaines, la presse a volontiers exploité le mythe de l’éternel retour, thèse selon laquelle l’histoire se compose de cycles qui infiniment se répètent. Dans sa version vulgarisée, cette vision de l’histoire se traduit par des unes qui se plaisent à établir des analogies entre des événements qui ont marqué le passé et des faits contemporains. La semaine dernière, Le Point nous renvoyait en 1789, tandis que le Nouvel Observateur avait préféré camper l’actualité récente dans le contexte délétère que fut celui des années 1930.

Comme si nous nous refusions à penser notre présent comme relevant de l’actualité qui nous concerne, et dont nous portons tous, en tant que citoyens français, la responsabilité. Comme si nous n’étions pas responsables de ce qui advient, et que tout ce qui nous arrivait de mauvais (le chômage, la corruption, etc.) était imputable à l’action d’un fatum maléfique sur nos âmes démunies.

Or, les personnes politiques qui gouvernent la France, à l’appui de l’engagement des autres citoyens, ont une destination, et pas un destin. Le devoir qui leur incombe consiste précisément à actualiser le flux d’événements économiques, sociétaux et politiques qui se produisent, soit de les analyser de telle sorte à pouvoir les maîtriser.  C’est pourquoi il est dangereux de se réfugier dans une interprétation téléologique de l’actualité politique, qui revient à comprendre ce qui se passe aujourd’hui comme un moment d’une histoire déjà toute écrite.

La démocratie, fille de la Liberté, s’est construite en contradiction avec toute logique de destin. Elle porte la conviction que l’action politique se construit avec les données du présent, en tant que le présent n’est pas écrit ailleurs dans le passé, serait-ce sous d’autres mots. Ce dont la démocratie française a absolument besoin en cette actuelle période de crise, c’est que les citoyens fassent sans se décourager acte de présence dans le présent qui est le leur, celui qui se donne dans la réalité de son avènement, et non pas un présent artificiellement recrée à partir d’un d’un passé fantasmé.

Clara Schmelck

Sur le même sujet :

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Farouk Atig
Farouk Atig, grand reporter, dirige Intégrales Mag

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