Un ancien 1er ministre portugais victime de la CIA ?

REPORTAGE

Le 4 décembre 1980, une histoire au scénario hollywoodien provoque une onde de choc au Portugal : à seulement trois jours de l’élection présidentielle (qui verra la consécration du général Ramalho Eanes pour un second mandat), un petit avion privé qui transportait notamment le Premier ministre Sá Carneiro et son confrère de la Défense Adelino Amaro da Costa s’écrase dans le quartier de Camarate, à Lisbonne, peu après le décollage. Pas de victimes au sol, mais tous les occupants de l’avion sont tués sur le coup. Certains témoins racontent avoir vu l’appareil s’enflammer avant de finir sa course folle sur un câble électrique. Les deux hommes se rendaient à Porto pour un meeting de soutien au challenger de cette présidentielle, Soares Carneiro.

Francisco Sá Carneiro fut Premier ministre du Portugal du 3 janvier 1980 jusqu’à sa mort 11 mois plus tard, le 4 décembre 1980.

Si, au début, les thèses de l’accident et de l’attentat se confrontaient, aujourd’hui c’est la dernière qui prend clairement le dessus. Trois décennies plus tard, ni l’enquête judiciaire ni les successives commissions parlementaires d’enquête n’ont abouti alors que les auteurs du crime ont fini par avouer leur forfait, une fois écoulé le délai de recevabilité d’action en justice. Cerveau auto-proclamé de l’opération, Fernando Farinha Simões, et José Esteves, qui a reconnu avoir fabriqué la bombe, ont tous deux publié sur Internet leurs versions des faits, protégés par la prescription juridique de leurs crimes.

Ce dernier vient d’être entendu par la Commission parlementaire qui a accepté d’exhumer cette affaire vieille de 33 ans. Même si les députés ont préféré l’entendre à huis clos, Esteves ne se montre pas avare de détails, comme le confirme le document de plusieurs dizaines de pages qui vient d’être rendu publique. Il confirme les thèses déjà défendues par son supposé complice et apporte aussi certains nouveaux éléments : selon lui, de hauts responsables de la CIA seraient directement mêlés, sur fonds de trafic d’armes à destination de l’Iran via le Portugal. Des éléments accablants dont avaient visiblement eu connaissance le chef du gouvernement et son ministre, sacrifiés pour en avoir trop su…

Le témoignage de José Esteves confirme aussi la présence du « super-agent » américain Frank Sturgis au Portugal (il aurait lui-même déclenché la bombe, selon le document). Véritable légende du monde de l’espionnage, aujourd’hui décédé, Sturgis était l’un des responsables opérationnels de la CIA détenus lors de l’affaire dite du « Watergate » en 1972. Soupçonné donc d’avoir aussi participé à l’assassinat de Kennedy en 1963. Le document évoque aussi d’une large participation de la PJ portugaise à ce complot d’état… Selon toute vraisemblance, Esteves aurait tenté de revenir sur ses aveux dès le lendemain du crime, mais la police aurait tout fait pour l’en dissuader…

Petit retour en arrière : décembre 1980, le ticket Reagan-Bush remporte l’élection présidentielle américaine, prenant le pas sur le duo Carter-Mondale. Dès la prise de pouvoir du nouveau président, les otages américains retenus à Téheran recouvrent leur liberté. La livraison d’armes vers l’Iran, dossier juteux qui allait provoquer un scandale des années plus tard, pourrait ainsi s’apparenter à un marché conclu avec les Ayatollahs pour repousser la libération des otages et empêcher la victoire de Carter… Cette piste prise très au sérieux par les « théoriciens du complot » – la fameuse opération « October Surprise » – a de quoi sérieusement troubler, d’autant que certains éléments contextuels prennent cette orientation.

Cela fait de nombreuses années que le journaliste portugais Frederico Duarte de Carvalho enquête sur cet affaire dont il a d’ailleurs fait un livre : « Camarate, Sá Carneiro e as armas para o Irão » (« Camarate, Sá Carneiro et des armes pour l’Iran »), publié en décembre dernier, et dans lequel il tente de réunir toutes les pièces du puzzle menant à la soirée fatidique du 4 décembre 1980. Le témoignage de José Esteves vient étayer un certain nombre de ses thèses.

Entretien :

Frederico Duarte Carvalho est journaliste et écrivain
Frederico Duarte Carvalho est journaliste et écrivain

Emilie Rached, Intégrales Productions :

José Esteves avait déjà fait ses aveux en 2006, lors d’une interview qu’il t’a donnée, publiée sur le magazine « Focus ». Pourquoi est-il entendu si tard par la commission d’enquête parlementaire ?

Frederico Duarte Carvalho :

Parce que c’est seulement maintenant qu’on a fait appel à lui. La dernière commission d’enquête, la huitième (infructueuse) s’est achevée en 2004. Il m’a donné l’interview en novembre 2006. En 2011, il a demandé à être entendu par la neuvième commission, mais celle-ci a été suspendue, en raison des élections anticipées.

Emilie Rached :

Quels sont les nouveaux éléments qu’apporte ce témoignage ?

Frederico Duarte Carvalho :

Quelques détails. Comme le fait qu’il connaissait déjà Frank Sturgis et l’avait rencontré dans un yacht à Cascais, et qu’il était à ses côtés quand l’Américain a, selon lui, déclenché la bombe.

Emilie Rached :

Et la participation de la Police Judicaire au cover-up, aussi…

Frederico Duarte Carvalho :

Ça on le savait déjà, notamment grâce à l’enquête menée par Augusto Cid (caricaturiste politique qui a mené sa propre enquête dans les années 1980, ndlr). José Esteves l’a confirmé, il a aussi confirmé avoir menacé la fille d’Augusto Cid avec une arme.

Emilie Rached :

Pourquoi l’audition de José Esteves s’est-elle faite à huis clos ? Les autorités portugaises ont-elles peur qu’on connaisse un jour la vérité ?

Frederico Duarte Carvalho :

Je pense que cette décision a été prise dans le souci d’éviter un « show médiatique ». Mais c’est un risque qui devait être assumé sans restrictions, au nom de la transparence démocratique. On a perdu une opportunité unique. Espérons qu’un jour que les enregistrements seront enfin rendus publics, sans trucage.

Emilie Rached :

Un nom récurrent dans tous ces témoignages et dans ton livre est celui de Frank Carlucci (ancien ambassadeur américain au Portugal, puis vice-directeur de la CIA, et secrétaire d’état à la Défense sous Reagan, ndlr). Peut-on espérer qu’un jour lui et les autres personnalités américaines mêlées à cette affaire puissent venir témoigner ?

Frederico Duarte Carvalho :

Frank Carlucci devait avoir l’opportunité d’éclaircir ce qu’on dit de lui. Le Parlement portugais devait contacter les autorités US et leur expliquer ce qui se passe au Portugal et les graves accusations qui pèsent sur l’ex-ambassadeur Carlucci, sur George Bush père et aussi sur Henry Kissinger.

Emilie Rached :

Prévois-tu une fin pour cette histoire qui dure depuis 33 ans ?

Frederico Duarte Carvalho :

Je pense que c’est seulement maintenant, 33 ans plus tard, qu’on commence vraiment à enquêter sur l’affaire Camarate. Et oui, il y aura une fin, mais je ne sais pas quand.

Sur ce même sujet :

– Le témoignage de José Esteves (portugais)

– « Camarate, Sá Carneiro e as armas para o Irão » de Frederico Duarte Carvalho (version portugaise du livre)

– L’affaire Camarate relancée au Portugal (euronews, 2006)

– La mort de Sa Carneiro a provoqué émotion et incertitude au Portugal (« Le devoir », Québec – 1980)

Les photos du crash (1980)

 

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William Dassonville

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Développeur, éditeur images, William Dassonville est le 13è homme de la rédaction.
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