Mort de Clément Méric : la grande comédie des médias

Retour sur la récupération médiatique du meurtre de Clément Méric

Mercredi 5 juin rue Caumartin à Paris, le jeune militant du groupe antifasciste Paris-Banlieue Clément Méric décède suite à l’effet des coups portés par Esteban Morillo, proche du groupuscule d’extrême-droite Troisième Voie, satellite des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR). Émotion de la classe politique dans tout son spectre. Emoi dans le monde des médias. Depuis une semaine jour pour jour, la plupart des canaux d’information détournent cet événement politique sur le terrain du fait divers sensationnel, invitant l’audimat et les lecteurs à un grande comédie sentimentale. Retour sur ce que l’on peut qualifier à bon droit d’une récupération.

 

Un bal malséant de bons sentiments

A croire que certains journalistes ont confondu éthique professionnelle et tartuferie de sentiments moraux. Alors que l’éthique suppose la réflexion, la démonstration des sentiments moraux n’a besoin que d’actionner le levier de la pitié. Tous les journaux sans exception ont déploré le jeune âge du garçon. Le visage candide de cet étudiant de Sciences-Po a suscité l’apitoiement général. Le Monde a quasiment brandi le bulletin scolaire de l’élève modèle. Clément défend des thèses d’extrême-gauche, certes, mais avec la candeur polie d’un Guy Môquet. Si le militant eut davantage de barbe et d’embonpoint, la presse n’aurait probablement pas fait aussi grand cas de son sort. Il est évident que cette compassion malséante risquait de déclencher le ricanement des publications d’extrême-droite. En persifflant « Jeux de mains, jeux de vilains»,  l’hebdomadaire frontiste Minute, dans sa Une datée du 12 juin, s’est gaussée de cette averse de bons sentiments forcés.

 

Des larmes, il y en avait pour tous ! Et même pour les proches d’Esteban Morillo, l’individu responsable de la mort de Clément Méric. La description d’Esteban par BFMTV et iTélé frise la farce : « Un bon petit garçon », « il a toujours été gentil » susurrent à iTélé des habitants de Neuilly-Saint-Front, la commune de l’Aisne ou a grandi ce charmant chérubin. Au journaliste d’ITélé d’en déduire, d’une voix rauque, que « son arrivée à Paris le fait basculer ». Je vois soudain l’ombre de Maurice Barrès, qui prêtait aux « déracinés » ce commun destin d’égarement et de dépravation. Pour rester dans le registre pathétique, les télés sont prêtes à toutes les ambiguités.

Les médias ne se sont pas contentés de faire pleurer les violons. Comme dans une pièce de théâtre, TV et journaux ont su contraindre artificiellement le spectateur à contracter des sentiments : le jour de la mort de Méric, l’on a pu voir sur toutes les télévisions du pays Frigide Barjot accuser la garde des Sceaux, Christiane Taubira, d’être responsable du drame. Pourquoi consentir à diffuser ses proférations outrageuses en boucle, si ce n’est pour susciter de la part de l’audimat un sentiment d’indignation ?

La négation de la dimension politique de l’événement

Indécent, ce bal sentimental constitue surtout une négation pure et simple de la dimension politique de la mort accidentelle du jeune militant. A lire la plupart des quotidiens nationaux et régionaux cette semaine, se battre pour des idées (quelles qu’elles soient) ne relèverait plus, au XXIème siècle, que du spectacle de foire. Un désagréable spectacle qu’offre au peuple l’engeance foireuse du siècle : une jeunesse, hébétée, ahurie, et dont les pieds bots finissent par s’écraser mutuellement dans les rues sales de la captitale. « Trop de jeux vidéos », « l’internet », et j’en passe. L’« affaire Méric » a été traitée de manière analogue aux échauffourées qui ont eu lieu place du Trocadéro, en avril dernier, lorsque des supporters d’un club de football s’étaient rassemblés. Les médias ont repris le schéma actantiel du Trocadéro à l’identique : une agglomération d’individus agités entraîne une commotion, laquelle débouche sur un drame matériel ou humain. Clément avait souillé Esteban d’insultes. Il s’est pris des coups. Logique, donc. La télévision et la presse ont ainsi presque unanimement considéré la mort de Méric comme une nécessité, soit un événement qui n’aurait pas pu ne pas se produire. On n’est pas loin de la Une de l’hebdo Minute. « De quelle éthique journalistique peuvent se prévaloir des médias qui confondent sciemment la virulence verbale et la violence physique qui se solde par la mort d’un homme ? » se demandait l’Action Critique Médias (ACRIMED) dans un communiqué daté du 11 juin, indiquant par là qu’il était du devoir des journaliste d’enquêter sur les causes de la mort de Méric, au lieu de se contenter d’en relater l’occasion.

Car, ce meurtre est indéniablement de nature politique. Pour Olivier, membre du groupe Action antifasciste Paris-Banlieue, qui voyait en Clément « un jeune homme qui avait l’avenir devant lui et avait conscience qu’il fallait s’organiser contre la menace fasciste », « la montée de l’extrême droite actuelle est une réalité, elle n’est pas fantasmée ». Samedi 9 juin à Paris, 4 000 personnes ont défilé en hommage à Clément Méric. Des rassemblement ont également eu lieu à Toulouse, Nantes et Perpignan.

Derrière les amalgames et le manque de rigueur, le mépris

Une fois les faits ressassés, les médias ont été amenés bon gré mal gré à s’aventurer sur le terrain du politique. L’occasion pour la presse et la radio de se confondre dans de grossiers amalgames. Sur Europe 1, l’on affectait un ton savant pour parler de «la montée des extrémismes ». Peut-on rigoureusement assimiler l’une à l’autre deux formations politiques divergentes,  avec pour seul argument qu’elles se combattent mutuellement ? Là encore, cet amalgame témoigne d’un profond mépris pour la gravité de l’événement. On s’imagine dans une cour de récréation où le surveillant punit également les deux bagarreurs.  La Une d’Aujourd’hui en France du 7 juin fait référence à des « affrontements entre extrémistes ». Il y a, semble t-il, des événements où la prise de hauteur s’apparente à du dédain.

En plaquant dos à dos deux groupes politiques sur un même pilori, les médias qui ont procédé ainsi  ont tout simplement nié la portée historique du meurtre de Clément Méric, pour le reléguer à un fait divers des actualités. Agglutinés aux derniers instants de la vie du jeune homme, ils n’ont pas cherché à situer cette rixe mortelle dans son contexte historique, préférant disserter à grands bruits sur la nécessité de dissoudre les JNR.  Suite aux incidents provoqués par les supporters de football en mai dernier, ces mêmes organes de presse et de télévision avaient ardemment débattu au sujet de l’interdiction de se rassembler place du Trocadéro. De quoi ravir le groupe d’extrême-droite Riposte Laïque, proche des JNR, qui écrit sur son site internet : « L’affaire de la rixe mortelle de la rue Caumartin ayant entrainé le décès du militant « antifasciste » Clément Méric aurait dû rester dans la rubrique des faits divers ».

Il convenait humblement de restituer et d’analyser comme tels deux faits politiques : le décès d’un homme de 18 ans sous l’effet de coups portés des militants issus de mouvances néo-fascistes et les rassemblements organisés à sa mémoire ; l’analyse des répercussions de ces deux faits dans la vie politique et la place qu’occupera Méric dans la mémoire collective française venant dans un second moment. « Quand les médias se sont bornés à informer sur ces faits et à les commenter pour eux-mêmes, ils ont fait leur travail.» résumait l’ACRIMED. Toutes les autres circonvolutions n’étaient que danses sur les restes d’un mort.

Clara Schmelck

Sur le même sujet :

Mort de Clément Méric : le gouvernement veut dissoudre les JNR (Le Monde)

Clément Méric, un citoyen du monde sachant dire non (Libération)

Le récupération médiatique de la mort de Clément Méric (Acrimed – communiqué)

The following two tabs change content below.

Related posts