Accident ferroviaire de Brétigny : quand les informations télévisées déraillent

Vendredi 12 juillet, le déraillement du Paris-Limoges, causé par un défaut d’une pièce de métal dans un aiguillage, occasionnait la mort de six voyageurs en gare de Brétigny sur Orge. Le soir même, les chaînes de télévision mitraillaient en continu les écrans d’un galimatias de séquences vidéo apocalyptiques. Les JT ont-ils eu raison de traiter la catastrophe sous le mode du « fast info » ?

A force de diffuser en continu des images hyper réalistes, la télévision déconnecte le téléspectateur du réel

Tableaux de blessés, scènes de pillages, gros plans sur des visages atrophiés par la détresse…est-ce un champ de bataille aux portes de Paris ? Non, c’est un accident de train. Mais un gros. Un vrai. Comme on en a pas vu en France depuis vingt-cinq ans.

Déraillement du train corail Limoge-Paris en gare de Brétigny sur Orge.
Déraillement du train corail Limoge-Paris en gare de Brétigny sur Orge.

Et pourtant, sur toutes les chaînes de télévision, c’est bien une sensation de guerre qui énervait les yeux. Partout, cette saccade continue d’images éclatées comme le sont des tirs dont on n’entend ni l’origine ni le point d’impact. Le spectacle ininterrompu de clichés de plus en plus choquants au fur et à mesure que les minutes s’accumulaient. Quand les télés empruntent les images d’amateurs, n’hésitant pas à s’approvisionner sur YouTube pour combler les minutes consacrées à l’accident, où est l’information ? Qu’importe, s’il a y a matière à stimuler le JT ! Pour s’attirer les parts d’audience les plus satisfaisantes, les chaînes étaient prêtes à faire du fast info, quitte à ne même pas prendre le temps de vérifier les sources vidéographiques qui leur ont été transmises. Ainsi, le 20h de TF1, attirant 5084000 spectateurs, soit une audience qui représente 27,8% de parts du marché, est allé jusqu’à relayer quelques secondes l’image du déraillement d’un train russe. Grossière erreur que de ne pas avoir discriminé ces deux types de trains, tant leur physionomie bien distincte saute aux yeux.
Les témoignages recueillis par les chaînes de télévision, épars, incomplets, contradictoires, ne parvenaient pas non plus à donner un aperçu global et cohérent de l’événement. En prêtant rapidement la parole au plus grand nombre d’individus ayant assisté à l’explosion du train, les chaînes de télévision ont cédé à un semblant de pluralisme confusionnant. Chacun a sa vérité à raconter, notamment au sujet des délits qui auraient été commis à la gare de Brétigny. Des CRS ont-ils subi des agressions physiques ? Des téléphones mobiles ont-ils été soustraits aux bagages des victimes ? Diverses versions mises côte à côte n’ont pas valeur de preuve.

Toute la soirée, les téléviseurs français ont rejoué à l’identique ce premier JT de vingt heures. En boucle, les images se succédaient avec cette même étonnante docilité, sans jamais se confronter les unes aux autres. A minuit, impossible d’être en mesure de saisir les enjeux de cet accident survenu sur le réseau SNCF. L’information consiste t-elle en une saccade de séquences vidéo ? Non. Une salve linéaire d’images, mêmes mouvantes et parlantes, ne permet pas de construire l’information, si elles ne sont pas mis en cohérence les unes avec les autres et hiérarchisées. Les images se contentent de montrer, là où l’information doit démontrer. En se faisant le relais d’une série d’images, la télévision ne délivre aucun discours. Elle se réduit à la fonction d’un instrument, au même plan qu’un smartphone.

Pourtant, en livrant ses images à chaud, le format du Journal Télévisé croit pouvoir offrir au télespectateur le présent de l’action. Mais, paradoxalement, le « fast info » ne restitue pas le présent des faits, il le tue.
Restituer le présent d’un événement exige d’avoir une vision distancée et dépassionnée de celui-ci. Informer, n’est-ce pas parler de quelque-chose en connaissance de cause ? Autrement dit, de construire un discours qui rende raison de l’événement, autrement dit, qui révèle la logique de son procès ?
Or, peu de mots accompagnaient les images diffusées par les chaînes de télévision. L’analyse était quasi absente. En réalité, le traitement rapide de l’information opère un glissement : le document qui sert de base à la recomposition critique du fait est identifié au fait lui-même. Ce faisant, la vidéo accorde davantage de valeur au film, comme si la séquence était supérieure à la réalité, au point où la situation représentée, en l’occurrence, le déraillement du train corail et l’évacuation des passagers consécutive à l’accident, n’importe presque plus. A force de diffuser des images brûlantes, — hyper réalistes, la télévision déconnecte le téléspectateur du réel.

Même l’information télévisée doit prendre son temps.

La chronologie d’un événement ne correspond pas à l’addition des instants où « il est entrain de se passer quelque-chose.», mais à la mise en perspective des moments constitutifs de l’événement, en tant que ces moments sont liés entre-eux par une nécessité logique. Les éventuels vols de sacs perpétrés à la gare de Brétigny en début de soirée sont-ils consubstantiels à l’accident ferroviaire qui s’est produit sur le même lieu ? Si oui, en quoi cela est-il le cas ? L »information s’inscrit dans une temporalité qui porte l’effort d’un travail sur le temps de l’événement. Pour ne pas simplement prendre une portion du temps, et la présenter ainsi arrachée au passé sur un plateau de télévision, l’info doit prendre son temps.

L’avantage de la presse sur la télévision est qu’elle induit de facto un temps de réflexion qui correspond à l’espace qui sépare les faits de leur écriture. Le temps du discours est l’intervalle dans lequel les faits sont examinés et ordonnancés. L’information écrite constitue à cet égard un rempart contre la précipitation, mère de toutes les erreurs, et contre la tentation de faire rapidement sensation. Un article est ébauché à partir d’une idée directrice, qui correspond à l’angle sous lequel le journaliste a choisi d’aborder son sujet. Le Monde daté du 13 juillet, par exemple, replaçait l’accident dans la perspective de l’histoire de l’infrastructure française ferroviaire, rappelant que le déraillement intervenant dans un contexte de flottement entre la SNCF et RFF au sujet de l’exploitation de ce segment du réseau ferré.

Cependant, la télévision institutionnelle, pour rester un medium d’information crédible, ne doit-elle aussi proposer une information qui prend son temps ? A l’heure où la majorité des citoyens se déplacent avec du matériel vidéo miniature et peuvent partager leurs prouesse sur les sites sociaux (YouTube, Vine, …), la course aux images est devenue en-deça de ses compétences. Et ne relève pas de ses prérogatives.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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