Egypte : l’armée justifie l’éviction de Morsi. Entretien.

 

de notre envoyé spécial au Caire

Que s’est-il exactement passé le 8 juin dernier devant le quartier général de la garde républicaine du Caire ? Une cinquantaine de personnes avait trouvé la mort tôt ce matin-là lors d’une manifestation de sympathisants du président déchu qui réclamaient sa réintégration. « Ratonnage » délibéré d’un sit-in pacifique pour les uns, attaque « terroriste » déjouée pour les autres : l’armée et la confrérie des frères musulmans continuent de s’accuser mutuellement de la responsabilité des violences. Pour la première fois depuis la destitution de Mohamed Morsi, les militaires sortent de leur réserve. Dans un entretien exclusif, le colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne, livre sa version des faits. Il revient aussi sur le climat d’instabilité qui selon lui a précédé le limogeage de l’ex-président, et aurait contraint le commandement militaire à destituer Mohamed Morsi (dont Catherine Ashton demandait ce mercredi la libération immédiate).

Farouk Atig, Intégrales Productions :

« Colonel Ahmed Ali, l’armée a-t-elle délibérément ouvert le feu sur les manifestants ? »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

« Tout d’abord, nous devons commencer avec ce qui se passait avant les incidents. Au cours de l’année qui vient de s’écouler, l’Egypte a connu un profond désarroi politique. Les forces armées ont donc provisoirement repris les choses en main en proposant la solution d’une réconciliation nationale. Jusqu’au dernier instant, nous avions tiré la sonnette dalarme sur le fait que sans changement d’orientation politique, le gouvernement précédent faisait courir des risques dangereux pour l’Egypte et l’existence même de l’Etat égyptien était donc potentiellement menacée. Des risques qui auraient pu nous conduire à une guerre civile.

Intégrales Productions :

« Donc, les choses n’étaient pas du tout préparées à l’avance ? »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

« Non. N’ouvliez pas que la scène politique a été récemment boulversée, avec la jeunesse emmenée par mouvement « Tamarod » (rébellion en arabe, ndlr) qui ont rassemblé 22 millions de signatures, et des millions de gens prêts à descendre dans les rues, des millions de personnes qui représentaient la majorité du peuple égyptien. Pendant ce temps, la partie adverse, soutenue par la présidence, injuriait les manifestants et les accusait de trahison, appellant même dans certains cas à les tuer. Cela nous aurait mené à la guerre civile.

Photo : Intégrales Productions (tous droits réservés)
Ahmed Ali est le porte-parole de l’armée égyptienne. Photo : Intégrales Productions (tous droits réservés)

Intégrales Productions :

« Mais alors, quel a été le déclic ? »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

« Dès le 26 juin, nous avons dû nous redéployer dans les rues pour sécuriser les personnes et les bâtiments stratégiques. Il nous aura fallu plus de 10 jours pour accomplir cette mission avec succès. Nous avons organisé des veilels sur les entrées et sorties des sites de manifestations, et séparé les différents groupes de manifestants quand la situation tournait à l’affrontement. A aucun moment, nous ne sommes entrés en conflit avec des manifestants, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre. Parce que l’armée ne fait pas de distinction entre les parties, notre objectif est de protéger la population, sans chercher à interférer avec leurs opinions.

Intégrales Productions :

« Pourquoi avoir fait usage de balles réelles ? N’y avait-il pas d’autre alternative ? »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

 » Avant les incidents de la Garde républicaine, certaines personnes dans le quartier de Raba’a (sous-entendu, les frères musulmans, ndlr) ont exhorté leurs militants à nous provoquer et à attaquer les forces armées. Mais permettez-moi de vous poser à mon tour une question : pourquoi au cours de la récente période, l’armée n’a-t-elle à aucun moment été impliquée dans des incidents violents ? Après tout, cela arrive quand elle les forces armées sont prises pour cible… Je vais vous dire : le quartier général de l’armée de l’air se trouve juste à côté du palais présidentiel, et les manifestants prévoyaient de s’y rendre (au siège de l’avion militaire) pour aller à la confrontation, la scène n’était plus du tout paisible.

Une cinquantaine de personnes ont trouvé la mort le 8 juin dernier devant le bâtiment de la Garde républicaine du Caire, lors d'une manifestation de soutien au président déchu Mohamed Morsi.
Une cinquantaine de personnes ont trouvé la mort le 8 juin dernier devant le bâtiment de la Garde républicaine du Caire, lors d’une manifestation de soutien au président déchu Mohamed Morsi.

Intégrales Productions :

« Mais alors quel a été l’élément déclencheur ? »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

Des témoins – qui vivent dans la rue Al Tayaran- nous ont parlé de mouvements suspects avant même 4 heures du matin. Ils évoquent plusieurs motos circulant dans le quartier de  Salah Salem, apparemment tout droit venues de Raba’a, ce qui est plutôt inhabituel surtout à cette heure. Dans un tel cas de figure, l’armée n’attend pas d’être attaquée avant d’appeler du renfort. Nos forces ont donc tenté de contraindre les manifestants à se disperser le long de la rue Al-Tayaran – cette artère qui longe Raba’a et le bâtiment de la garde républicaine. Tout d’un coup, des manifestants ont ouvert le feu et lancé des pierres et différents objets, comme du matériel sanitaire. Et ils ont utilisé des balles réelles ! Dans l’urgence, les forces de réserve qui se trouvaient à proximité du Palais présidentiel sont venues nous épauler.

Intégrales Productions :

« Et puis vos hommes ont tiré sur la foule… »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

« Pas tout de suite. Nous avons commencé en utilisant des balles en caoutchouc, puis des gaz lacrymogènes et seulement alors des cartouches réelles. Nos hommes ont vraiment tenté jusqu’au bout contenir les protestataires qui les attaquaient à l’aide de des pierres et de cocktails Molotov… La première blessure mortelle (du côté de l’armée) est survenue quand nos hommes ont atteint la rue Al-Tayaran : un soldat a été atteint à la tête -et j’insiste poiur dire le coup mortel est arrivé par le haut- à l’aide d’une kalachnikov (AK47), ce qui signifie que le tireur était posté sur le toit d’un bâtiment autour… La situation était chaotique, et nous avons dû suivre le protocole. Tout soldat a le droit d’utiliser des balles réelles lorsque sa vie est menacée et que quelqu’un ouvre le feu sur lui. Nous respectons les droits de l’homme, mais la violence et le fait qu’il s’agissait d’une manifestation armée doivent être pris en considération. Notez aussi que la chaine Al-Jazeera Chanel était déjà là avant même le début des incidents ! Quant aux blessés, ils ont d’abord été transportés dans une mosquée, pour êttre filmés et photographiés- avant même leur prise en charge par une ambulance : à croire que certains voulaient faire de la propagande avec cet évènement… Deux heures à peine après les faits, le site web du parti Justice et Liberté (Frères musulmans, ndlr) affichait déjà des images d’enfants et de femmes soi-disant tués lors de ces incidents, alors qu’il s’agissait en réalité de personnes tués en Syrie en mars 2013 ! Tout cela était évidemment faux, puisque comme le ministère de la santé l’a confirmé, il n’y avait pas d’enfants ou de femmes parmi les victimes.

Intégrales Productions :

« Les islamistes pourraient trouver ici l’occasion de croire que l’armée leur en veut… »

Colonel Ahmed Ali, porte-parole de l’armée égyptienne :

« Nous sommes l’armée du peuple égyptien, les différends politiques des uns et des autres ne nous posent pas le moindre problème, mais il ya des gens qui essayent de transformer tout cela en conflit religieux. Certains s’estiment prêts à jouers les martyrs pour aller au paradis ! Tout ce qui s’est produit nous touche, et nous regrettons que des victimes soient à déplorer… Mais vous savez, l’armée égyptienne n’a pas été créée pour tuer les Egyptiens ou être tuée par les Egyptiens. »

 

Farouk Atig (envoyé spécial au Caire)

 

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