Egypte : vers une sortie de crise ?

QUESTIONS À FAROUK ATIG, ENVOYÉ SPÉCIAL AU CAIRE

Farouk Atig, Rédacteur en chef d'Intégrales Productions, en direct d'Egypte
Farouk Atig, Rédacteur en chef d’Intégrales Productions, en direct d’Egypte

Aujourd’hui, mardi 6 août, les sénateurs américains John McCain et Lindsey Graham ont rejoint des diplomates de haut rang au Caire pour aider à trouver une solution pacifique à la crise politique que traverse l’Egypte depuis l’éviction de Morsi.

Clara Schmelck, Intégrales Productions :

« Alors que la rue est secouée par de violentes manifestations  opposant pro et anti-Morsi, la population égyptienne espère-t-elle quelque-chose de cette entrevue ?

Farouk Atig, envoyé spécial en Egypte :

« Tout dépend en réalité de quel côté vous vous placez. Il est évident que la confrérie des frères musulmans suit d’un peu plus près ce ballet diplomatique, même si le revirement de la position américaine (la Maison Blanche a dans un premier temps critiqué la destitution de Morsi et appelé à sa libération inconditionnelle, avant de finalement tempérer ses ardeurs en soulignant que son éviction était en définitive inéluctable) a quelque-peu refroidi les islamistes. Cela dit, il faut bien comprendre que les revendications des frères ont radicalement changé en l’espace d’un mois, même si officiellement ces derniers disent ne pas dévier de leurs exigences premières. Jusqu’à il y a quelques jours, les « frères » se montraient inflexibles sur au moins deux points : la libération de Morsi et surtout sa réintégration en tant que chef de l’état. Désormais, plus aucun haut responsable islamiste ne semble insister sur ce second point, et tous ont conscience que le retour de l’ancien président issu de la mouvance islamiste relève de l’utopie, en tous cas en off. Les « anti » eux me semblent plus éloignés de tout cela. Il faut dire qu’à leurs yeux Barack Obama a servi la soupe aux islamistes (il est souvent caricaturé avec une barbe sur leurs affiches) et que les doutes émis par le département d’état début juin sur la nature même du « coup » n’ont fait qu’accentuer ce dépit. Quoiqu’il advienne, la place Tahrir et Nasr City n’y trouveront certainement pas leurs comptes, mais ce qui est sûr, c’est que désormais ce sont les islamistes qui posent leurs conditions, conscients qu’une charge de l’armée contre leurs sit-in nuirait à l’image de la puissance militaire, accusée par beaucoup d’avoir organisé bien à l’avance la destitution de Morsi. »

Photo : Intégrales Productions
Photo : Intégrales Productions

 C.S, Intégrales Productions :

« Comment les Egyptiens accueillent-ils l’intervention diplomatique américaine ? Les citoyens ne la perçoivent-ils pas comme une forme d’ingérence ? »

F.A :

« Il y a de l’ingérence partout en Egypte, et notamment dans les affaires économiques, car il faut se rappeler que depuis le début de la crise (du 30 juin dernier), le pays vit sous perfusion. Les pays du Golfe ont commencé à distribuer leurs aides (12 milliards de dollars au total, destinés surtout à compenser l’épuisement de réserves, et à payer les fonctionnaires – qui sont près de 6 millions ici), et puis l’Egypte a fait des appels du pied très équivoques pour relancer les discussions en vue de débloquer l’aide tant attendue du FMI. Et puis le tourisme est au plus bas, la pauvreté est un véritable fléau (40% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour). Le moins qu’on puisse dire, c’est que le cabinet intérimaire de Hazem el Beblaoui a du pain sur la planche. Sans « ingérence » extérieure, on imagine mal comment tout pourrait basculer du jour au lendemain. Cela dit, cette intervention diplomatique américaine –sur la demande expresse d’Israël qui paradoxalement soutenait le gouvernement islamiste- ne doit rien au hasard. Washington commence à perdre littéralement le contrôle de la situation dans la région, au profit notamment de la Russie et de pays comme l’Iran. Barack Obama (il faut se rappeler du « discours du Caire ») entend redorer l’image américaine et sa marge de manœuvre, dans cette zone de volatilité extrêmement stratégique qui menace à tout moment d’exploser. »

Photo : Intégrales Productions
Photo : Intégrales Productions

C.S, Intégrales Productions :

« L’Europe et les Etats-Unis se font l’image d’une Egypte en proie au chaos total. Cependant, avec-vous pu observer, au Caire, des initiatives de réconciliation populaire ? »

F.A :

« L’heure de la réconciliation n’est malheureusement pas pour demain, même si la lassitude est générale, et que la fin du ramadan en particulier est attendue comme la solution à tous les maux. Parler de chaos serait exagéré, il me semble. Cela dit, au stade où nous en sommes, avec l’inflexibilité des deux camps et une puissance militaire qui à tout moment pourrait finir par perdre patience au point d’en arriver à devoir utiliser la manière forte pour mettre un terme aux manifestations monstre des pro-Morsi, je ne vois pas d’issue dans l’immédiat à cet imbroglio égyptien. Peut-être que l’heure de la réconciliation viendra d’abord avec la libération du président déchu. Et plus encore si le gouvernement de transition parvient à maintenir le cap politique et l’une de ses principales missions, à savoir l’organisation d’élections législatives à la fin de cette année, et de la présidentielle début 2014. »

Photo : Intégrales Productions
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Albert de Jonquille
Basé à Strasbourg, Albert de Jonquille est spécialiste des questions politiques européennes. Il est un de nos correspondants.
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