Martin Luther King, 50 ans avant Trayvon Martin

A Washington DC, la célébration du 50e anniversaire du discours de Martin Luther King « I Have a dream » a commencé samedi 24 août par une marche commémorant celle du 28 août 1963. Ce dimanche 24, 150 000 personnes se réunissaient sur le Mall. Alors que l’issue inique de l’affaire Trayvon Martin commotionne l’Amérique, la question des droits civils est plus que jamais d’actualité. 

Martin Luther King
Martin Luther King

I have a dream, 1963…quelle réalité en 2013 ?

Un rêve, horizon inespéré, perspective impossible à dater. Luther King pensait-il, au moment où il indiquait d’un verbe puissant la marche du progrès vers l’égalité entre les hommes, que les structures mentales et sociales allaient finir par évoluer définitivement ? Le souhait d’une Amérique post-raciale quitterait-il sa dimension mythique et rhétorique pour embrasser la réalité des faits ? Ou bien resterait-il une étoile dans le ciel des idées fédératrices d’une Nation ?  Le discours du pasteur noir avait-il une valeur injonctive ou régulatrice ?

Ces cinq dernières années, la récession a creusé le fossé entre le niveau de vie des noirs et des blancs. En juillet 2013, le taux de chômage des actifs noirs (selon les statistiques ethniques en vigueur aux USA) s’élevait à 13,7%, pour 7,6% pour l’ensemble des actifs de la population. Dans le même temps, n’a cessé de croître le nombre de groupes d’ « auto-défense » blancs (milices armées qui agissent en toute licéité dans les gated communities). Ces données insolentes révèlent non seulement que la question de l’égalité de condition entre noirs et blancs ne se pose que lorsque la conjoncture autorise ce genre de digression, mais surtout que ce sont les blancs qui la traitent. Signe qu’en un demi-siècle, les termes de l’équation n’ont pas changés : tout est fait comme si c’était aux blancs de concéder davantage de droits aux noirs.

Avec l’affaire Trayvon Martin, la question raciale, que paraissait avoir reléguée au passé l’élection de Barack Obama le 4 novembre 2008, est revenue brutalement sur le devant de la scène. En 2013, lorsqu’un milicien blanc tue un jeune noir en hoodie, il n’est pas condamné à une peine carcérale, au prétexte de l’usage de son droit de légitime défense. Signe flagrant d’une justice à deux vitesses. S’entend alors scandaleusement la sur-représentation des Afro-Américains dans les prisons d’Etat ou fédérales (37,8% des détenus sont des noirs, alors qu’il y a 12,8% d’Afro-Américains  parmi les citoyens américains).

La Une laconique de DailyNews au sujet de l'affaire Tryvon Martin, juillet 2013
La Une laconique de DailyNews au sujet de l’affaire Tryvon Martin, juillet 2013

Plus préoccupant encore, la question de savoir s’il fallait écrouer Zimmerman continue à diviser le pays. Cet été, dans le Maryland, la question était de tous les barbecues, au point où j’avais l’impression de vivre une affaire Dreyfus à l’Américaine. Au début, on invoque la loi. Puis, le droit. Puis, le droit de… C’est à cet instant que l’alcool s’agite et que les assiettes valsent. Où l’on s’aperçoit que les américains raisonnent toujours en terme de race. Or, quand il est question d’égalité entre hommes, quelles autres considérations que celle de l’humanité de chaque humain sont-elles à prendre en compte ? Non, depuis 1865, date à laquelle le 13è amendement à la Constitution mettait fin  l’esclavage, la plaie n’est pas pansée.

Permettre aux jeunes d’aujourd’hui de rêver à leur tour

L’histoire des Africains-Américains est secouée par des périodes d’avancées et de régressions.  Pour le Chicago Tribune, l’acquittement de George Zimmerman constitue la négation de trente ans de progrès, mais n’est toutefois pas un motif de découragement. Tout est à refaire, toujours. Dans le tumulte du monde, ce qui façonne l’histoire est d’une autre nature que les réflexions tirées de l’histoire. Pourtant, les discours des personnes qui se sont battues pour courber le cours de l’histoire orientent en lame de fond le présent qui est le nôtre. Leur espérance n’est pas sotte crédulité en des lendemains qui chantent. Le « rêve » d’un Luther King n’est ni de l’ordre du désir irréalisable , ni de l’ordre de la rêvasserie.

Dans son hommage rendu au pasteur noir sur les marches du Lincoln Memorial, le révérend et militant des droits civils Al Sharpton a tenu à dire : « King a vu il y a cinquante ans la possibilité d’un Obama. Le monde est constitué de rêveurs qui changent la réalité grâce à leurs rêves. Et, ce que nous devons faire, c’est permettre aux jeunes d’aujourd’hui de rêver à leur tour. » C’est peut-être le sens de l’anaphore choisie par Martin Luther King : du passé, on ne peut retirer des leçons, mais certaines causes imposent, dans un mouvement de pro-tension, de se faire passeur de rêves.

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