Affaire du bijoutier : aux Niçois qui mal y pensent

 

 par Clara Schmelck et Farouk Atig

Le 11 septembre, un bijoutier niçois a été mis en examen pour « homicide volontaire », après avoir abattu l’un des deux braqueurs qui l’avait détroussé. Il est établi qu’il ne s’agit pas d’une situation de légitime défense, puisque l’intégrité physique du commerçant n’était pas compromise au moment où ce dernier a commis le crime. Relaté de manière retenue par les médias, qui ont voulu éviter de se rendre responsable d’un effet de surenchère, le fait divers s’est dégorgé sur les réseaux sociaux, où il continue de générer des réactions à vif.

 

Une rhétorique du « ras-le-bol »

Le 16 septembre à Nice, un cortège de commerçants et d’habitants épris de la cause de « leur » bijoutier entamait une procession de la place Masséna au Palais de Justice. «Non à la prison, oui à la légitime défense», pouvait-on lire sur un grand nombre de banderoles. Armuriers à la retraite, instituteurs, fonctionnaires, maçons, coiffeurs, avocats… la France qui se lève tôt réconciliée pour l’occasion avec celle qui se couche tard criant à l’unission son rejet d’un appareil d’état qui déraille. Mais diaboliser de la sorte l’institution judiciaire est irrationnel : car, en réalité, le procureur de la République de Nice, Eric Bedos, avait fait usage de la jurisprudence en ne requérant qu’une assignation à résidence avec un bracelet électronique pour cet homme de soixante-huit ans sans antécédent judiciaire. Surtout, ce message constitue une incitation pure et simple à l’anarchie. Il marque un franc rejet du système politique lui-même, qui veut que tout usage de la force matérielle doit être fondé sur une norme juridique, et l’exercice de la puissance transformé en une compétence instituée et encadrée par le droit. Le quotidien Libération a peut-être insuffisamment considéré cette dimension lorsqu’il pointe vers le risque de récupération par « la droite » du phénomène social qu’est devenu l’affaire du bijoutier (information traitée dans l’édition du 19/09/2013). En appuyant sur la gâchette, Stephan Turk a ouvert le feu d’un rejet radical et décomplexé de tout ce qui a rapport à la politique, aux politiques et au politique. Interrogé par Le Parisien, Yan Turk, le fils du commerçant mis en cause, était sûrement sincère lorsqu’il assurait que ce mouvement de soutien était dénué de tout dessein politique. Même attitude de la part de l’internaute qui dit avoir créé la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice, s’empressant de se présenter à la presse comme « un citoyen anonyme, simple étudiant… », dégagé de toute affiliation politique. Un homme libre en somme, comme celui qui s’est cru autorisé à appuyer sur la gachette pour laver son honneur baffoué…

Car la politique et le droit, entendez-vous, sont le royaume des coups tordus, lorsque le feu des armes sait viser droit. Comprenez-le, la passion dont s’est éprise une certaine France pour le bijoutier niçois, est le chemin de croix des innocents. Honnis soient qui mal y pensent. Physiquement humilié par deux malfrats, moralement déshonoré par la juridiction qui a prononcé sa peine, ce bijoutier « a eu un geste de désespéré », comme le soutenait vertement le député Christian Estrosi dans l’Assemblée dont il venait de rompre les piliers. Victime du « laxisme » de l’état, l’homme a été applaudi à tout rompre lors de l’université d’été du Front National, qui a élevé ce citoyen modèle au rang de chevalier d’honneur des citoyens-poulets, celui que la foule acclame parce qu’il « ose » tirer sur un homme en fuite sur son scooter. Par extension ainsi, c’est sur le « laxisme » d’un état qui refuse d’accomplir sa mission régalienne de sécurité que l’individu en perdition se met à tirer, dans un geste de profond désespoir. Tout cela mériterait bien une légion d’honneur. Il y a comme un air de déjà vu…

« Ce rassemblement, il faut l’interpréter comme un message symbolique pour dire ‘stop’. Les gens et les commerçants avaient besoin aujourd’hui d’exprimer leur ras-le-bol de vivre dans l’insécurité », soutenait de son côté le fils du commerçant mis en examen pour homicide volontaire. Et Stéphane Turk d’enfoncer le clou ce vendredi dans les colonnes de Nice Matin, pour tenter d’expliquer son geste. Pourquoi ouvrir le feu sur les braqueurs ? « Pour arrêter le scooter, pour qu’ils se fassent arrêter par la police. » Affirmant même « regretter la mort d’Anthony Asli » (la victime), il ajoute : « je suis la victime avant lui. »

Sous cette rhétorique rudimentaire du « ras-le-bol », se dissimule en réalité la sempiternelle litanie de l’individu brimé par l’Etat. L’homme, courbé par le poids de la loi qui l’écrase, soudain se relève, refusant d’y céder. Il se saisit d’une arme et, dans un revirement héroïque, amène à néant les cellules pathogènes de la société. Si l’innocent se rend justice à lui-même, ce n’est pas par égoïsme, mais pour délivrer la communauté des tumeurs qui la détruisent. Dans cette optique, la société est un corps malade, et l’Etat, un virus. Ne subsistent que de rares anticorps bien décidés à refuser l’anéantissement : ils incarnent à eux seuls le mal-être d’une France qui se voit logé dans la chambre d’une carabine. Ce raisonnement, dénué de tout fondement empirique -contrairement à ce que l’on serait tenté de croire- est entièrement établi à partir de la métaphore du corps social. Il ne conduit qu’à une seule conclusion politique concrète : l’abstraction. Que tous ceux qui le peuvent réduisent à néant ce qui nuit à la société. Que tous ceux qui en ont encore la force se rangent de leur côté. Il n’y a plus de droits individuels, étant donné qu’il n’est désormais plus question de respect, ni de personne. Le paradoxe : sous couvert de défendre l’ordre, on encourage l’absence d’ordre. Sous couvert de défendre les droits de l’individu, l’on détruit et la notion de droit, et celle d’individu. Sous couvert de défendre le bien-être de la société, on brise l’exigence du bien commun qui est la condition même de son existence. C’est pourquoi, dans tous les cas, l’on a le devoir de défendre la ligne droite du droit contre les poings de la force. Dans un discours cadencé par une inhabituelle retenue, Manuel Valls a implicitement reconnu les défaillances de l’institution. Les «honnêtes citoyens» peuvent «compter sur la mobilisation des forces de l’ordre, mais il n’y a pas de recette miracle, il faudra du temps et du travail», a justifié le ministre de l’intérieur. Un temps d’attente où se joue, non sans risque, la confusion entre les failles de l’institution judiciaire et la légitimité de l’Etat de droit. Dans l’interstice de cette ambiguité se sont glissés les milliers de « like » et de commentaires favorables au bijoutier inculpé.

La fin de l’enfance des réseaux sociaux

Par-delà le stérile débat du compteur trafiqué, les logiciels de recherche ont prouvé que chaque post de la page Facebook « Soutien au bijoutier de Nice » a généré des milliers de réactions : des « J’aime », des « Partage », et des commentaires. Il est incontestable d’établir que la parole de cette France qui affirme viser « juste » était cantonnée jusqu’ici au murmure circonspect et à l’anonymat, et que son statut a été révisé à la hausse sous la gouvernance du précédent chef de l’état. Mais la nouveauté du phénomène réside dans le caractère outrancier qu’a pris le fait divers sur les médias sociaux. A la différence des groupuscules qui se marquent et se signent sur Facebook par la diffusion d’opinions haineuses, mais qui fonctionnent en vase clos, les personnes qui ont affiché leur soutien au commerçant l’ont fait ouvertement, et sans nette revendication identitaire. L’affaire du bijoutier niçois a fait surgir sur le site une forme de violence verbale de masse, confuse, à la fois anonyme et chargée de noms, impossible à répertorier sous quelque catégorie. Depuis une semaine, Facebook ressemble à ces ruelles étroites et humides que racontent tous les romans d’avant-guerre ; pétrifié de sourires en coin et de mots à l’oreille, muré de pavés interdits. Que mémoire nous revienne. Sous la marque fraîche et colorée du marketing, des «likes» et autres «smileys», il y en a une autre, charbonneuse et glacée. Une marque qui commence par  « mort à ». Indélébile. Et que sans doute des milliers de «fans» de la page du bijoutier seraient horrifiés de voir se dresser un jour sur les murs de leurs ville.

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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