Aujourd’hui

L’apathie et le désintérêt sont des états qui saisissent l’individu souvent sans crier gare ; ce sont aussi deux armes dans la manipulation, cet art dans lequel la propagande officielle américaine est devenue championne, et qui inoculent en masse une population apeurée du futur de fausses informations. Le résultat est la paralysie actuelle de Washington prise en otage par moins de quarante représentants extrémistes du parti Républicain. Le résultat est l’auto-censure des médias qui font dire au journaliste Simon Hersh que 90% de ses contributeurs devraient être licenciés. Le résultat est que l’évocation des noms de ceux qui cherchent à exposer la vérité vous conduit à être soupçonné de subversion et vous oblige au silence. Croyez moi, j’en est récemment senti les effets m’observant peu à peu à me détacher des réalités. Heureusement, ma curiosité de la scène artistique new-yorkaise m’a rapidement sorti de ces états naissants.

Le “New York Theater Workshop” dans le “East village” a présenté “Fetch Clay – Make Man” une pièce de Will Power mettant en scène la rencontre à Lewinston, dans le Maine, en 1965, entre Casius Clay (tout juste entré en association avec la « Nation of Islam », rebaptisé depuis lors Muhammad Ali) et Stepin Fetchit, une ancienne star du Hollywood des années 1920 – à l’époque acteur le mieux payé bien que noir, et dont le succès tenait à ce qu’il interprétait un caractère stéréotype du “negro” stupide. La confrontation de ces deux personnages que tout oppose donne l’occasion d’un spectacle extraordinaire dont l’énergie transporte les spectateurs dans une interaction stupéfiante. Un spectacle qui va très certainement être le point de départ d’une grande carrière pour le comédien qui interprète Ali, Ray Fisher, et qui prouve l’attente des spectateurs pour un débat d’idées qui provoque et les sorte de l’apathie ambiante.

"Fetch Clay - Make Man" a inauguré la nouvelle saison du New York Theatre Workshop
« Fetch Clay – Make Man » a inauguré la nouvelle saison du New York Theatre Workshop

Dans la foulée, l’ouverture d’une exposition célébrant le centenaire du Armory Show de 1913, la première exposition aux Etats-Unis présentant l’art moderne français. Les New-Yorkais découvrent alors Braque, Matisse, Derain, Picabia et les frères Duchamps, pour ne citer qu’eux. Je découvre alors Walter Pach, jeune américain vivant à Paris qui avait sélectionné les participants à cette exposition. Un personnage dont la singularité m’oblige à mettre la main sur différents livres le concernant au sortir de l’exposition : le reste du week-end a été consacré à suivre Pach dans tous ses périples européens, ses rencontres avec les personnalités du temps, les Steins, les Vollard et autres. Des lectures palpitantes, excitantes, et bien tombées : assez pour remettre du jus dans la machine, avant de plonger dans l’épuisement total…

"Aujourd'hui", Tey en wolof, est le troisième film du franco-sénégalais Alain Gomis
« Aujourd’hui », Tey en wolof, est le troisième film du franco-sénégalais Alain Gomis

En jetant un coup d’oeil dans le Amsterdam News, la presse de Harlem, je note la projection d’un film franco-sénégalais au MIST Harlem, un endroit qui se définit comme “le salon de la culture de la diaspora africaine et latine” . La projection avait lieu à 19.00 ce dimanche, tout juste le temps d’y rendre. Je découvre alors “Aujourd’hui (Tey)”, le film du metteur en scène franco-sénégalais Alain Gomis. “Aujourd’hui” raconte l’histoire de Satché, un jeune Sénégalais qui après avoir un temps passé aux Etats-Unis, rentre à Dakar pour vivre le dernier jour de son existence. Mon œil était déjà bien formé après l’exposition du Armory Show et le tableau de Duchamps “Le Nu descendant l’escalier”, et j’ai d’autant pu apprécier tout ce que le metteur en scène a transposé dans son film-métaphore pour décrire le Dakar d’aujourd’hui, sous le regard unique de celui qui n’a plus que 24 heures à vivre. Les images du film sont saisissantes, captant avec délice les couleurs de cette Afrique couleur sable, et de ces visages qui font la beauté naturelle dans l’atmosphère défaite et misérable de la ville. Satché est finement et intelligemment interprété par Saul Williams, un acteur américain vivant en France. A l’issue de la projection, j’ai pu  m’entretenir avec Alain Gomis de passage pour un mois aux Etats-Unis, période au cours de laquelle il va présenter son film sur le circuit des Universités. Un entretien qui m’a permis de découvrir un peu l’âme du jeune metteur en scène qui m’est apparu comme un vieux voyageur de l’éternel dans son jeune corps “ d’Aujourd’hui”.

C’est ainsi que renaît l’espoir, qu’on sort de l’apathie et qu’on se rappelle que la vie n’est faite que d’aujourdhui dans ce monde qui se cherche un futur.

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François Colcanap
François Colcanap est écrivain et journaliste, correspondant d'Intégrales Mag aux Etats-Unis.

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