Westgate: un Watergate à l’Africaine ?

ENTRETIEN

Le 21 septembre, l’assaut du complexe Westgate de Nairobi (Kenya), par des islamistes shebab somaliens, avait fait au moins 67 morts. Un mois après, alors que l’enquête est toujours en cours, la communauté somalienne de la ville redoute les amalgames. Doit-on porter grief aux médias, et leur reprocher un traitement sensationnel de l’attaque du centre commercial ? Pas si simple, décrypte Farouk Atig, qui s’est rendu sur place. 

Clara Schmelck, Intégrales Productions : Farouk Atig, vous vous êtes rendu au coeur du quartier « Little Mogadiscio », à Nairobi. Depuis l’événement du Westgate, les contrôles de police se sont-ils multipliés, dans ce secteur de la ville ? Dans les lieux collectifs (dans la rue, sur les marchés, au travail…), les populations d’origine somalienne se sentent-elles subitement frappées d’ostracisme ? Peut-on parler d’une « chasse aux Somaliens », officieuse mais violemment réelle ?

Photo : Intégrales Productions
Photo : Intégrales Productions

Farouk Atig, envoyé spécial à Nairobi : Ce ne sont pas les contrôles de police qui ont augmenté –car il n’a jamais été question d’épiphénomène à Eastleigh- mais plutôt les opérations punitives très ciblées, ostensiblement vexatoires et à la limite du droit. Pis : ces coups d’éclat des forces de police et de l’armée, en plus de ne pas faire pas dans la dentelle, ne sont que rarement justifiés par des faisceaux de preuve tangibles. L’usage délibéré de la manière forte contre une seule partie de la population, les humiliations, la mise à l’écart d’une communauté déjà habituée aux vexations en tout genre, tout cela indique au moins une chose, c’est que la chasse aux sorcières telle qu’elle continue d’être menée plus d’un mois après l’attaque, justifie tous les débordements, et qu’elle dépasse les principes mêmes du droit, pour peu que l’on se place du point de vue de l’état. Le problème, c’est que les investigations –si on peut les nommer ainsi- sont, me semble-t-il, menées au mauvais endroit, dans la mesure où l’identité des quatre terroristes shebabs responsables du carnage du Westgate est connue de tous et que ces derniers ont très probablement pris la fuite 36 heures après le début de l’attaque (des vidéos circulent depuis un moment, et les témoignages de plusieurs commerçants rescapés confirment cette hypothèse), contrairement à ce que la version officielle indique. Donc, si la communauté somalienne du Kenya, et les Kenyans originaires de Somalie, ont toute légitimité pour parler de chasse aux sorcières, on a du mal à comprendre pourquoi le gouvernement kenyan poursuit dans une direction qui n’est pas la bonne. Après chaque attaque attribuée aux shebabs ces dernières années, c’est toujours le même sort qui a été réservé à cette communauté pauvre (il s’agit souvent d’anciens réfugiés). Cela dit, comme nous avons pu l’évoquer dans l’un de nos reportages pour la RTS, si la police estime que la fin justifie les moyens, c’est aussi parce que ces quartiers pauvres de la capitale kenyane sont le terrain de chasse favori des islamistes, qui profitent du désœuvrement culturel et économique d’une partie de la jeunesse pour mener leur campagne d’embrigadement de manière souterraine. Mais cela ne justifie certainement pas ces humiliations, qui relèvent davantage de la gesticulation politique que du sens commun.

 CS, Intégrales Productions : Jeudi dernier, CNN a décidé de montrer dans leur intégralité de nouvelles images provenant des caméras de surveillance du centre commercial, y voyant la seule opportunité pour le public de comprendre ce qui s’est passé à Westgate. Ces images, choquantes, n’alimentent-elles pas la terreur ambiante, ici, à Nairobi ? De ce point de vue, était-il judicieux de les exposer à chaud, alors que les conclusions de l’enquête ne sont pas encore tirées ?

Photo : Intégrales Productions
Photo : Intégrales Productions

Farouk Atig, à Nairobi : Personnellement, je considère –peut-être à tort- que toutes les images sont bonnes à voir, plus encore quand une affaire comme celle-ci fait naître des soupçons en tout genre auprès de l’opinion. Certains l’ignorent mais le Kenya est le seul pays d’Afrique où à la fois le Président et son vice-président doivent répondre de graves crimes auprès de la Cour Pénale Internationale. C’est pour cette raison que beaucoup s’interrogent au Kenya sur le timing de toute cette tragédie. Evidemment, l’exécutif a ouvertement déploré les évènements tels qu’ils se sont produits, avec force de déclarations. Mais, l’un et l’autre ont tout de même sauté sur l’occasion pour demander des dérogations spéciales au tribunal de la Haye, au motif que la raison d’état nécessitait leur présence sur place. Uhuru Kenyatta, le chef de l’état, a eu gain de cause, d’autant qu’il se trouvait déjà à Nairobi, puisque la Cour a accepté de surseoir à sa demande de ne pas assister à l’intégralité des audiences. Quant à William Ruto, le vice-président, il est toujours suspendu à la décision de la Cour, et espère bien obtenir un report de son procès, pour conjurer la « menace terroriste » qui pèse sur son pays… Pour revenir à la nécessité de diffuser telle ou telle image, j’ajouterai une dernière chose, c’est que d’autres vidéos – à mon sens plus graves- ont aussi circulé. Elles mettent en lumière ce qui s’apparente à un pillage collectif de la part des militaires qui ont passé à sac la grande majorité des boutiques du Westgate. Et ce ne sont certainement pas les justifications des officiels qui pourront faire penser le contraire. L’image devient, dans ce cas de figure, LA preuve ADN manquante qui pourrait indiquer, non pas que les terroristes ont bénéficié de complicité au sommet de l’état, mais que la folie meurtrière des uns peut à elle seule contribuer à éclaircir l’horizon politique et les ambitions personnelles des autres.

CS, Intégrales Productions : L’attaque du Westgate a eu des répercutions immédiates sur le tourisme kenyan. En 24 heures, les chaînes de télévision et l’internet mondial ont fait basculer le pays dans la catégories des zones du globe où la sécurité des personnes est compromise. Peut-on reprocher aux grands médias d’avoir traité l’information à l’instar d’une scène d’action dans une production hollyoodienne ?

Photo : Intégrales Productions
Photo : Intégrales Productions

Farouk Atig, à Nairobi : Je ne crois pas qu’un tel reproche puisse être fait aux grands médias. Pour au moins une raison à mon avis, c’est qu’aux premières heures de cette terrible tragédie, les rares images diffusées par les télévisions du monde entier montraient toutes la même chose : des femmes et des hommes paniqués, qui avaient eu la chance de pouvoir s’en sortir. Avec face à eux des militaires avançant à petits pas, devant un danger qui pouvait en définitive venir de nulle part. Mais plus les heures passaient, plus il a semblé que la réaction des forces de sécurité manquait peut-être un peu de tonus. C’est pour cette raison aussi que des contingents étrangers ont été autorisés à porter assistance aux soldats kenyans pour mettre un terme à cette horreur. Cela dit, certains médias ont sans doute abusé du vernis, dans leur manière de faire réagir leurs envoyés spéciaux. Mais quelle alternative existait-il à cet instant ? Personne n’était autorisé à pénétrer dans le complexe commercial, et le quartier était bouclé. Mais les heures qui ont suivi ont prouvé à la fois que les investigations empruntaient une bien curieuse direction, mais aussi que le récit du fil des évènements tels qu’ils se sont produits a sans doute été très grossièrement altéré pour couvrir ce que l’on pourra peut-être bientôt désigner comme un mensonge d’état. Reste à savoir pourquoi.

 

 

 

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Fabian Rémy
Fabian Rémy est journaliste indépendant. Il est le correspondant "Brésil" de la rédaction.
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