Tous les chemins mènent à Madiba !

Ce samedi 14 décembre, le monde entier a les yeux rivés vers Qunu, où le tombeau de Nelson Mandela devrait être acheminé. Les obsèques nationales du Chef d’Etat Sud-Africain auront lieu dimanche. 
Retour sur une semaine que le monde entier a littéralement sacralisée. Signe que tous les chemins mènent à Madiba.

Une célébration commémorative universelle

Depuis le 5 décembre 2013, la planète bat au pouls des commémorations en l’honneur de Nelson Mandela. Les médias du monde entier saluent d’une voix la mémoire du Prix Nobel de la paix. Mardi 10 décembre, une centaine de chefs d’État, de meneurs spirituels et d’artistes de renom étaient venus faire le pélerinage au Soccer City à Soweto. Ce samedi 14 décembre enfin, le cercueil de Nelson Mandela sera porté à Qunu, le village de son enfance, où il sera enterré dimanche.

La semaine a été sacralisée, au sens où le calendrier ordinaire a été mis en suspension, le temps de cette grande procession commémorative. Un première, dans l’histoire mondiale de l’humanité.

Cette  convergence inédite de l’opinion, des médias et des chefs d’Etat vers Nelson Mandela tient principalement à la personnalité et au parcours du Prix Nobel de la Paix.

Le combat de Nelson Mandela a consisté en une lutte pour la justice entre les humains. Sa cause est très simple, incontestable, et l’homme a de surcroît toujours agi d’après son franc arbitre. D’où l’hommage unanime et emphatique de la presse internationale : Mandela n’ayant pas été « instrumentalisé », ni fomenteur de complots, le célébrer n’induit aucun marquage politique périlleux. Pour ainsi dire, Mandela est une valeur sûre.

En bi-chrome noir et blanc, la couverture du Mail and Guardian, magazine sud-africain, a choisi de frapper fort. Ce poing sur le crâne de Mandela, marque d’un combat de l’esprit avant tout. m6

Combat laborieux, constante prise de tête, dit prosaïquement. Combat qui dépasse l’existence matérielle de l’homme, qui, yeux levés vers le ciel, nous enjoint à le poursuivre.

The New Yorker, quant à lui, peint, en pleine page, un buste de Mandela, corps figé, poing levé. La physionomie de l’homme, délibérément schématique, dépasse toute référence factuelle. Mandela n’est désormais plus un corps, il est devenu incarnation. Héros, monument, même.

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De plus, la vie de Mandela s’est avérée si riche, et les combats de l’homme si nombreux, que l’on se sent universellement concernés par son héritage. Des titres de presse de tous horizons culturels ont ainsi pu faire leur Une sur Mandela sans risquer de dévier de leur cible.

Le magazine français de mode Vogue consacre ainsi son numéro du 9 décembre  aux tissus chamarrés dont se délectait Nelson Mandela.

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Homme des combats les plus nobles, chef d’Etat, Nelson Mandela a toujours revendiqué une personnalité très simplement humaine. De ce fait, il se prêtait heureusement à tout un spectre de portraits commémoratifs, du plus léger au plus grave. Une aubaine, pour les médias, à qui l’on pourrait difficilement porter grief de galvauder voire de souiller sa mémoire. La personne de Mandela n’impose pas impérativement une « commémoration élitiste ».

 En guise d’hommages, le news magazine français L »Express livre un  » Mandela intime » un peu trivial, ce qui aurait pu paraître malséant si le combattant de la paix n’avait pas été à tel point été réputé pour son humanité.

 Mandela, un souvenir, pour quelle mémoire ?

Cette semaine de procession planétaire a inscrit le souvenir de Nelson Mandela dans le temps (une semaine de liturgie politique et médiatique) et dans l’espace (le stade de Soweto et Quino forment un chapelet de lieux du souvenir). Mais la société actuelle saura t-elle pour autant honorer la mémoire du chef d’Etat Sud-Africain ?

A y regarder de près, la célébration du grand homme est un miroir de certaines contradictions de la société d’aujourd’hui.

 Il est paradoxal qu’une société très normative comme la nôtre manifeste une telle admiration pour un homme qu’elle se plaît à décrire comme exceptionnel. Même sur les plans les moins spectaculaires, Mandela se faisait le défenseur de l’exception : il justifiait par exemple la diversité des langues vernaculaires africaines ou encore l’importance de la francophonie dans le monde, au motif qu’une langue est inséparable d’une manière singulière de penser. Or aujourd’hui, la dominance exclusive de l’anglais dans le monde recueille le quasi-consensus.

Il est paradoxal, aussi, qu’une société qui ne cesse de faire l’apologie de l’égocentrisme présente l’hagiographie d’une personne qui a passé une importante partie de sa vie au service des autres. (NDLR : En 2006, la Croix-Rouge sud-africaine a honoré Nelson Mandela de son premier prix humanitaire pour sa réalisation exceptionnelle sur les questions humanitaires.)

L’histoire du fameux « selfie » pris par l’AFP et qui a fait le tour du monde est révélatrice d’une société où le narcissisme vaut comme norme de comportement. Cet instantané tiré pendant la cérémonie d’hommages à Soweto montre le président des Etats-Unis, la première-ministre danoise et le premier ministre britannique se photographiant tous les trois ensemble.imagesEn l’occurrence, qui est le plus narcisssique, les trois personnes politiques, ou bien les communicants qui ont glosé à loisir sur leur geste, rompus à la logique « selfie » des réseaux sociaux ?  » Le « selfie » de Barack Obama… et la colère de Michelle, en plein hommage à Mandela » titrait le jour même BFM TV, qui avait tôt fait de transformer l’épouse du président en mégère possessive, supposée incapable de partager la joie innocente d’un être cher (son mari).

Et voilà Nelson Mandela écarté du sujet. Nelson Mandela qui se serait réjoui de voir ces trois amis rire. « Sur le moment, je me suis dit que les dirigeants que je capturais se comportaient en êtres humains, comme vous et moi », explique Roberto Schmidt, le reporter d’images auteur de la photographie.

Comme si Mandela, mort, était damné à se figer dans quelques lieux du souvenir, un stade, une sépulture, — ceux qui s’y rendent n’entendant plus que l’écho de leurs propres voix prononcer son nom.

Tous les chemins mènent au souvenir de Madiba, mais pour combien de temps les mémoires sont-elles vives ?

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Emilie Rached

Emilie Rached

Emilie Rached est anthropologue. C'est la correspondante d'Intégrales Productions pour l'Europe de l'Est, les Balkans, et la Turquie.

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