En dix ans, Facebook a t-il grandi ?

C’était en 2004. Le réseau le plus célèbre de la planète jetait à la face du globe l’antique question de l’amitié sincère. Partager la photo d’une pizza suffit-il désormais à solidariser des copains ? Aujourd’hui, la démographie du site social a évolué, entraînant de nouveaux usages. En dix ans, Facebook serait-il devenu plus altruiste ?

Unknown

Narcisse n’espérait pas qu’on likât ses selfies

Avoir quelqu’un comme ami, est-ce la même chose qu’être ami avec lui ? Le réseau social de Zuckerberg a-t-il vidé les mots de leur sens aussi vite que le flux d’actualité fait défiler les « statuts » et les « photos » de ses utilisateurs ?

En intégrant le mot de « partage » au vocabulaire des réseaux sociaux numériques, Facebook en a détourné le sens.  Sur les réseaux, »partager » un mot d’esprit ou une image, revient simplement à diffuser le post. Or, le partage, au sens plein du terme, ne se réduit pas à cette dimension. Il y a dans le partage le désir de donner à autrui, de sorte que de ce don naisse un échange fructueux avec lui. Cet échange est le fondement d’une amitié vraie.

Au contraire, le « partage » devenu synonyme de « diffusion » procède d’une disposition d’esprit narcissique : la plupart du temps, on « partage » nos statuts et nos photos non pas dans le but de créer un échange avec nos contacts, mais  parce-que nous sommes transportés dans le plaisir d’exhiber une image qu’on désire faire passer de nous-mêmes. En clair, la salve de photos de vacances luxueuses sur les cimes du Mont Blanc, c’est pour en mettre plein la vue, et pas pour fournir les éléments d’un cours de géomorphologie sur les glaciers alpins.

Lieu de séduction, Facebook souillerait ainsi la notion d’amitié, en désinhibant nos penchants égo-centriques. Narcisse, en son temps, n’eut osé espérer des canards qu’ils « likent » son reflet publié dans le lac de la vanité. Et il n’avait pas instagramé son selfie.

La face et le réseau

En annonçant début 2013 qu’il envisageait la possibilité de facturer son service de messagerie pour faire payer les messages destinés à des « inconnus », Zuckerberg s’est montré prêt à exploiter tous les ressorts du narcissisme qu’il a lui-même généré.

Il est évident que si les paramètres venaient ainsi à changer, les utilisateurs de Facebook, poussés à polir on ne peut plus artificiellement leur image, verseraient dans un usage encore plus narcissique du réseau social, jusqu’à ne voir plus en autrui qu’une face parmi des faces, une face à posséder.

Une fracture se faufilerait inéluctablement entre ceux qui pourraient se payer le luxe de rencontrer des gens et ceux qui seraient condamnés à clapoter ad vitam aeternam dans une même mare d’ »amis ». Entre ceux qui ont, comme disent les chinois, « la face et le réseau » et ceux qui n’en ont pas.

L’aura d’un individu se mesurera t-il bientôt au nombre de contacts qu’il aura amassé ? Et au prix que coûte la publication d’un message sur son compte Facebook ? Se demandera t-on désormais de quelqu’un « combien coûte t-il » ? Un homme vaudrait-il davantage qu’un autre ?

Le projet a provoqué l’indignation générale sur les réseaux, signe que les individus, si centrés sur leur petite personne qu’ils soient, exigent des limites dans la mégalomanie du moi. Zuckerberg aurait décidé d’écarter la mise en place d’un service de messagerie payante, preuve qu’il n’est pas dans l’intérêt du site social de négliger la dimension d’altérité.

Facebook, nouvelle démographie, nouvelles attentes 

Car, en dix ans, le comportement des gens a évolué. La démographie de Facebook a changé : l’âge moyen de l’utilisateur a passé la barre des trente printemps. Moins portés sur les considérations superficielles, les adultes  réclament du sens et du social. De plus en plus d’utilisateurs ne se contentent plus de recourir aux médias sociaux comme à des canaux de communication. Ils cherchent à les investir d’une dimension d’altérité.

Les usages confirment ce désir d’altérité. Dans un contexte économique sensible où les solidarités sont appelées à s’intensifier, Facebook est en mesure d’agir en efficace plate-forme de crowdfunding.

Au moment où la défense des droits civils devient, dans de nombreux pays, une préoccupation politique majeure, le réseau se transforme en tribune libre pour sensibiliser à des causes. Par exemple, l’application « Causes », engagée dans des luttes aussi diverses que celle de la protection de dialectes régionaux ou de la défense du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes, trouve en Facebook une caisse de résonance. L’autre est alors perçu comme un prochain dont il convient de prendre soin, voire d’intégrer à une société qui trop souvent isole.

Cette mutation des pratiques démontre le potentiel social de Facebook. A y réfléchir, remarquons que chacun reconnait tacitement l’identité propre de tout autre utilisateur, le considérant ainsi comme son semblable. A échelle de la communauté, Facebook est de facto un espace universel, dans la mesure où aucune frontière ni physique ni politique, ni intellectuelle n’y est reconnue.

C’est ainsi la figure même de l’altérité que valorise Facebook, malgré les comportements égo-centriques qu’il excite :  sur le réseau, il est entendu que l’autre est un ami, et non un ennemi, ou un ensemble vide. Le vocable d’ami a ceci de vertueux qu’il pose comme postulat que tout autre est mon alter ego, mon semblable.

Facebook, concurrencé par des réseaux sociaux plus récents plébiscités par les adolescents, aurait tout intérêt  à faire le pari de l’altérité pour assurer sa pérennité ces dix prochaines années.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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