Facebook, comme un faux sourire de fête

Facebook a t-il détruit l’amitié, ou nous enjoint-il à l’exigence de la rechercher ?

Quand sa bonne amie la Baronne Ursula Von Strasbourg suggère au Colonel Drug de se trouver des amis sur Facebook pour se divertir de la mort de ses camarades d’armes, le vieil officier objecte que les réseaux sociaux, par leur prétention à faire l’économie de l’altérité, ont détruit l’amitié.

Mais, l’expérience de l’amitié se loge t-elle déjà dans l’instant où se produit la rencontre d’un ami à venir ?

Colonel démobilisé (figurine de résine peinte), Clara Schmelck
Colonel démobilisé (figurine de résine peinte), Clara Schmelck

 « Oh non, moi je veux une amitié, une vraie, voyez-vous.»

 Le Colonel : Facebook ! Quel est ce siècle qui ne sait que faire triste commerce des âmes ! Oh non, moi, ce que je veux, c’est une vraie amitié, voyez-vous. Comme il s’en formaient au front. Deux paires d’yeux qui se reconnaissent. Deux haleines dont le froid fait enfin souffler la légère fumée.

Ursula : Oui, l’amitié c’est ça, ce fil à couper le vent ! La guerre. Le pas. Un ami, c’est une autre paire de pieds joints. Mais l’alter pedem n’est pas sur Facebook. On nous propose des amis en temps de paix, Colonel.

 Le colonel : Temps plat. Gens de peu. Défilé des têtes sans médaille au veston. Des photos de vacances, des petits chats, des mots mièvres, et vous voilà amis ! Tous nus ils sont, à porter repassé l’uniforme invisible de la facilité. Il faut que chacun soit décharné pour que tout le monde puisse ainsi passer à travers le corps de l’autre.

Tu vois, ce que je voudrais, c’est serrer une main. Une main d’homme, ou de femme. Une main chaude des pulsations de toute une vie à l’avoir agitée contre tout ce qui la révolte, levée au ciel les jours de joie, raidie contre le bois d’une table aux heures de la douleur. Une main qui va se souder à la mienne, ou même la glacer. Mais, ces moignons moites qui se desserent l’instant d’un like, aiment-ils ?

 Ursula : l’hypocrisie était connue de nos pères.

Le Colonel : Va pour l’hypocrisie, mais la lâcheté. Aucune horloge que ce flux qui coule, trop lâche pour bien vouloir tourner. A peine ai-je parlé à quelqu’un que déjà notre échange s’est dilaté dans l’eau de Lhété, ce fleuve lamentable dont le débit n’a aucune force. Je voudrais avoir le temps de me fâcher, sur Facebook. De choper un de mes gars par le collet, et lui passer la tête au cirage. Mais ce truc là est patiné de bons sentiments. Et la colère, alors ? Un ami, c’est quelqu’un qui résiste au courroux de son autre. A ses erreurs, aussi. Pas quelqu’un qui te sors de la liste à la première incartade. Je voudrais essayer de parler à quelqu-un avant de lui dire quoi que soit. Me tromper. Voir les lignes de son front se mettre au garde-à-vous quand je vais réveiller sa fureur. Voir ses lèvres se retourner vers le sens du ciel au moment où il m’accordera son pardon.

(silence)

Et puis, qui nous dira à qui ça pense, une tête qui s’agrafe sur un site internet, et qui s’aperçoit soudain qu’elle est toute seule ? Facebook est la mare asséchée des narcisses. Un ami, c’est un marécage. Je veux prendre le risque de m’y perdre, même à la nuit menaçante. D’y avancer mes jambes jusqu’au genoux. Ce sera la preuve que je marche.

 Ursula : Souvenez-vous du soir où nous nous sommes vus pour la première fois. C’était au gala des enfants de troupe, n’est-ce pas ? Une fête galante donnée juste avant la guerre. Des halos de paroles qui circulaient en ordre, parce que chacun faisait place aux civilités. Des mains qui se saluent sans la force des bras, des têtes qui opinent jusqu’au dernier lampion. C’est là que nous nous sommes aperçus. Mais est-ce sur le parquet trop fier de ce paquebot que nous sommes devenus amis ?

 Le Colonel : Assurément, non. La cérémonie rendait la conversation impossible. Nous avions du nous rencarder les jours suivants, pour parler tranquillement sur le sentier des douaniers.

 Ursula : Et si, le long des dunes, il s’avérât que nous n’ayions rien à nous dire ?

 Le Colonel  : Alors d’un rejet cordial nous nous serions congédiés.

Ursula : Donc, la première vue n’est pas encore la promesse d’une amitié.

Le Colonel : Non, bien entendu. L’amitié se construit sur le long terme, dans le feu des épreuves, au fil de l’épée. Seul le temps la révoque en doute ou la confirme en certitude. Un site internet n’ont jamais consacré des amis. L’onction vient d’ailleurs. Elle vient à la fois du coeur et de la volonté. Décider de se revoir, continuer à partager.

Ursula : Un site internet, pas moins qu’une salle de bal, n’est le lieu de l’amitié. Est-ce à dire que l’on ne peut y rencontrer des personnes dont on fera ses amis ?

Le Colonel : Soit, mais il y a lieu plus noble où découvrir ceux qui seront les quelques amis d’une vie ! Le cul collé à sa chaise, les yeux pendants, captifs de l’échancrure d’un écran…

Ursula : …les tables courbées par les sourires bonimenteurs des convives qui s’y assoient, quelle noblesse ? L’herbe hagarde du sang qui la flétrit, quelle noblesse ? Depuis quand la grandeur de l’esprit est l’oeuvre de l’instant ? A moins que l’art de saisir l’instant, qu’il soit flatteur ou pas, soit signe de hauteur. L’expérience de l’amitié se loge t-elle déjà dans l’instant où se produit la rencontre d’un ami à venir ?  Voyez-vous, Colonel, si la prétention à choisir les circonstances de ses rencontres au lieu de choisir ses amis avait été mienne, vous ne seriez pour moi que le souvenir d’une face qui agite le faux sourire d’une fête fausse. Mais j’ai refusé d’y lire le sot fou rire d’une fosse faite.

 

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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