Sotchi : comment Poutine slalome sur la liberté de la presse

Vendredi 7 février 2014, s’ouvrait, plus haute que tous les monts caucasiens,  la cérémonie d’ouverture des 22èmes jeux olympiques d’hiver. 50 milliards de dollars pour allumer la flamme olympique sur la terre où Prométhée aurait dérobé le feu.

En dépassant le budget des jeux de Beijing, Sotchi 2014 arrache la médaille d’or des olympiades les plus chères de l’histoire…et les plus suivies par les médias internationaux ?

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Sotchi, un événement russe avant que d’être une manifestation sportive

Lors de la cérémonie d’ouverture qui se déroulait dans la fosse du stade Fisht, les journalistes du monde entier n’ont pu manquer un Vladimir Poutine bombant le torse aux côtés du secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, du président chinois Xi Jinping, du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan ou encore du chef de l’Etat ukrainien Viktor Ianoukovitch.

Prince du Caucase, Vladimir Vladimirovitch Poutine déplace des montagnes. Et, au cas où les visiteurs n’auraient daigné s’attarder sur cette toison mère de toutes les Russies, la chance leur est offerte de l’observer de plus près dans leur chambres d’hôtel, garnies de portraits du président topless. – ou parfois, plus sobrement, dans son costume présidentiel.

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De quoi consoler ces enfants gâtés de journalistes occidentaux qui, depuis une semaine sur Twitter, s’offusquent à l’idée de devoir se laver une semaine à l’eau fraîche, quand  les installations hôtelières restent souvent approximatives.

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Poutine, la forme olympique

La presse occidentale qui, depuis près d’un an, pointe la désinvolture revendiquée par Poutine en matière de liberté d’expression, est-elle en mesure d’atteindre la blancheur maculée des tonnes de neige artificielle acheminée en urgence sur le site de Sotchi ?

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Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Stratégies le 7 octobre 2013, Johann Bihr, responsable du bureau Europe et ex-URSS pour Reporters sans frontières (RSF) estimait qu’en Russie actuelle, certains titres ressemblent encore à des journaux soviétiques. Les procédés systématiques qui garantissent le musèlement de la presse sont identiques à ceux employés par le passé : sujets tabous, auto-censure, coups de téléphone insistants de l’administration, dépendance financière vis-à-vis des pouvoirs et procès abusifs.

A ces mécanismes s’ajoute l’efficace système d’«accords de fourniture d’informations»: les autorités régionales et municipales octroient des subventions et des avantages fiscaux en échange de la publication par les journaux d’un quota d’informations émanant directement du service de presse de l’administration.

La Fédération de Russie sait bien que le succès des jeux de Sotchi passe aussi par l’image. Le pays gagnerait à paraître moins hostile aux yeux des démocraties européennes et Américaines, notamment. D’où quelques gestes de façades, en faveur de la liberté d’opinion et de la considération de l’individu. Le 23 décembre 2013, le Kremlin a libéré et amnistié les deux dernières Pussy Riot détenues, Maria Alekhina et Nadejda Tolokonnikova.

A l’approche des jeux, des bénévoles en charge d’accueillir les visiteurs avaient  reçu une formation sémantique, pour apprendre à ne pas dire… « nègre », « sportif »(au masculin exclusivement), ou « invalide ».

Mais, si l’attitude du gouvernement russe paraît scandaleuse aux yeux d’une opinion acquise à l’importance des droits civils et de la liberté d’expression, elle rassure une bonne partie de l’opinion locale, et conforte la configuration géo-politique de Moscou : pour conserver ses alliés de poids, à l’instar de la Chine, la Russie n’a pas intérêt à faire montre de souplesse à l’endroit des journalistes occidentaux.

C’est pourquoi il est fort probable que Vladimir Poutine trouve son compte dans  la plupart des articles que la presse occidentale consacre aux failles de la liberté d’expression en Russie. Selon une étude de l’institut Kantar, les médias français qui ont traité des JO d’hiver 2014 ont consacré jusqu’à présent près d’un quart de leur contenu à la personne de Vladimir Poutine elle-même (source : RFI, « chronique des médias », 08/02/2014). Signe que la personne du président est toujours aussi importante, et que Sotchi 2014 est un événement russe avant d’être une manifestation sportive.

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Censure, espionnage, et terrorisme : la meilleure des image de marque

De la même façon, Poutine a su détourner habilement la question de la mise sous tutelle des médias étrangers par un dispositif de surveillance continue et secrète,  en invoquant le spectre du terrorisme salafiste.
 Le 6 octobre 2013, le quotidien britannique «The Guardian » révélait le plan «Prism on steroids» mis en place par le FSB. Visée : filtrer toutes les communications échangées à Sotchi durant les jeux d’hiver, aussi bien par les athlètes que par les visiteurs. Poutine n’a pas cherché à nier l’information, et  en a profité pour communiquer massivement autour du risque terroriste dans le Caucase.

Depuis la frappe terroriste meurtrière de Volgograd, les 29 et 30 décembre, la presse russe insiste à coup de reportages et d’enquêtes exclusives pour démontrer que la zone est infestée de terroristes islamistes. En janvier dernier, le magazine russe « Rousski reporter » consacrait un dossier sur le «projet de Califat» qui serait à l’oeuvre dans le Caucase.

Dans ce contexte, le projet de loi d’élargir aux médias le statut d’agents de l’étranger, qui rappelle inévitablement la Guerre Froide, entre en plein dans la fantasmagorie générée par la marque « Sotchi 2014 » : espionnage, censure, silences : médias du monde entier, ne ratez pas les jeux les plus froids de l’histoire !

Et les médias sont en effet au rendez-vous. Prêts à mobiliser des moyens élevés pour développer des dispositifs innovants, ils contribuent de ce fait à valoriser la marque Sotchi.

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En France, par exemple, l’AFP  déploie sur place 70 envoyés spéciaux de plus de 17 nationalités différentes, et va proposer à ses abonnés « Sotchi live », un flux multimédia texte et photo, qui couvrira tous les aspects des JO avec quatre thématiques : « sur les pistes », « autour des pistes », les « phrases du jour » et les « sommets du jour ». Une quinzaine de vidéos seront  produites quotidiennement et déclinées intégralement en français, anglais et allemand, en plus des autres langues de l’AFP. (Source : CB News, 07/02/2013).

 

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Emilie Rached

Emilie Rached

Emilie Rached est anthropologue. C'est la correspondante d'Intégrales Productions pour l'Europe de l'Est, les Balkans, et la Turquie.

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