Ukraine : qui a fait tomber Viktor Ianoukovitch ?

Samedi 22 février 2014, les députés ukrainiens destituent le président Viktor Ianoukovitch et fixent au 25 mai la tenue de la prochaine élection présidentielle.

Les blogs et les réseaux sociaux, au plus proches toute la semaine de la réalité du conflit civil,  se font l’écho des inquiétudes que dissipe l’enthousiasme parfois manichéen des grands médias occidentaux.

 

Photographie de rue prise par un habitat de Kiev jeudi 19 février, et relevée sur le site social Instagram
Photographie de rue prise par un habitat de Kiev jeudi 19 février, et relevée sur le site social Instagram

  » La dictature est tombée « 

Samedi 22 février, le président Viktor Ianoukovitch est officiellement destitué, les députés de la Rada ayant déclaré le chef de l’Etat dans l’incapacité constitutionnelle d’exercer ses fonctions. Le même jour, l’opposante Ioulia Timochenko est libérée de prison et est en route vers le Maïdan,  lieu de la contestation dans le centre de Kiev.

En ce moment même, les images défilent sur les télévisions occidentales : à l’arrière d’une voiture, Ioulia Timochenko coiffée de son laurier blond, faisant un signe de la main aux journalistes et à ses partisans. Sur le site internet de son parti, elle déclare : « la dictature est tombée », précisant : «  non grâce aux hommes politiques et aux diplomates, mais grâce aux gens qui sont sortis dans la rue, qui ont réussi à protéger leurs familles et leur pays ».

Or, ce n’est pas la version qui se lit dans la plupart des médias, qu’ils soient pro-russes ou pro-occidentaux.

«  La possibilité que la crise ukrainienne tourne en guerre civile saute aux yeux », remarquait le Whashington Post, le 19 février, alors que les violences s’intensifiaient dans la capitale, pour embrayer sur les relations qu’entretenait le président Ianoukovitch avec l’occident.

Le 21 février, Radio France International attribuait le dénouement du conflit à la délégation de diplomates internationaux venue mercredi 18 février en délégation à Kiev. «  En Ukraine, les efforts diplomatiques ont porté leurs fruits : un accord décisif a été signé par le pouvoir et l’opposition, vendredi 21 février. Le président Viktor Ianoukovitch a accepté un retour à la Constitution de 2004 », pouvait-on lire sur le site de RFI.

Le même jour, le journal russe Kommersant privilégiait l’angle de la diplomatie internationale pour évoquer le conflit civil ukrainien, estimant que les Etats-Unis et l’UE avaient « usé de toute leur influence » pour «  essayer d’influencer l’issue du conflit en faveur de l’opposition », acculant alors le gouvernement ukrainien dans le dilemme stérile des élections présidentielles anticipées ou de l’isolement international du scénario biélorusse.

Enfin, ce samedi 22 février à 16h50, c’est au Huffington Post d’écrire la Happy End de la semaine sanglante qui a horrifiée Kiev : « La dictature est tombée. » Pas un mot sur la situation actuelle dans les rues de Kiev, qui pourtant incarne, en temps réel, toutes les difficultés que pose ces soudains changements à la tête de l’Etat et des institutions ukrainiennes.

Privilégiant toujours une approche historique, Euronews conclut : «  L’Ukraine vit une troisième révolution après son indépendance en 1991, la révolution orange de 2004 et désormais celle que l’on peut baptiser “révolution de Maïdan” !!! »

Les blogs et les médias sociaux dans les arcanes du conflit civil

Au contraire d’une démarche téléologique, les blogs et sites sociaux ont su, au jour le jour, restituer le présent incertain du conflit civil de février 2014. Le Cinquième Pouvoir s’est constitué en un puissant levier d’information.

Toute la semaine, ces médias participatifs ont su répercuter en temps sensible les événements de Maidan. Ils ont mis au jour, d’une part, la gradation de la violence, et de l’autre, les contradictions internes des révoltes, ce qui a permis aux grands médias de parler ensuite de conflit civil.

L’engagement de Bogdan Matsotska, le skieur ukrainien qui a abandonné le « Putiniad », plutôt que de continuer à prétendre qu’elle vit dans la bulle heureuse d’amusement que nous voyons à la télévision, a été pris au sérieux sur Twitter, quand la plupart des médias évoquaient, non sans une certaine désinvolture, le geste de l’athlète de manière relativement anecdotique.

Mercredi et jeudi, quand la violence a grimpé d’un cran, et que les forces de police se sont mises à répondre à balles réelles aux tireurs en embuscade, la population a massivement photographié les échanges de tirs. Instagram est devenu un instrument de mesure du climat de violence qui s’emparait progressivement de la capitale ukrainienne.

 

Les selfies et autres photos personnelles ont laissé place aux réalités actuelles du quotidien  (Photo : Instagram, 19/02/14)
Les selfies et autres photos personnelles ont laissé place aux réalités actuelles du quotidien (Photo : Instagram, 19/02/14)

Le site a agi tel un thermomètre social. Les scènes de guerre civile qui ont endeuillé la place de l’Indépendance ont remplacé les habituels selfies et les photos de nourriture ou de nouvelles coiffure,  » témoignant sans doute du traumatisme futur engendré par les événements de ces derniers jours. », déduisait Le Monde. (Le Monde, 22/02/14)

Ce sont les blogs, enfin, qui ont précisé la diversité des motivations qui ont pu animer les manifestants. The Politic’s blog, abrité par Esquire soulignait, le 19 février, le malaise que posait l’influence grandissante d’une frange d’extreme droite parmi les opposants au gouvernement.

Alors que ce soir, les chaînes de télévision annoncent le triomphe de la liberté retrouvée en Ukraine, le blog s’inquiétait par anticipation de savoir comment  une nouvelle administration allait pouvoir composer avec une opposition composée de libéraux pro-UE et d’ultra-nationalistes.

Toutefois, il convient de se garder de tout angélisme au sujet des blogs ou des sites sociaux, dont les contenus ne sont pas neutres.

 » On doit redoubler de lucidité , vérifier les sources etc..et heureusement qu il y a des médias pro pour le faire. La manipulation existe aussi en numérique : regardez le temps qu’il a fallu pour être certain que la vidéo virale « I Am a ukrainian » était sincère.  » rappelle prudemment Alexandre Michelin, General Manager EMEA  chez Microsoft Apps Media and Publishing.

Si les médias sociaux ont eu cette capacité à « secouer » les débats et les schémas pré-conçus, ils ne remplacent pas pour autant le travail de vérification et de mise en cohérence dont la tâche incombe, in fine, aux médias professionnels.

L'image symbolique d'un espoir incertain, ce soir sur la page Facebook du site ukrainien: " La vie à Kiev "
L’image symbolique d’un espoir incertain, ce soir sur la page Facebook du site ukrainien:  » La vie à Kiev « 

Emilie Rached, envoyée spéciale à Kiev, avec Clara Schmelck

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Emilie Rached

Emilie Rached

Emilie Rached est anthropologue. C'est la correspondante d'Intégrales Productions pour l'Europe de l'Est, les Balkans, et la Turquie.

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