« Les humains ne pensent pas » et autres préjugés : rencontre avec un zèbre du zoo de Vincennes

 – ENTRETIEN  –

Le 12 avril 2014 à Paris, « une nouvelle espèce de zoo » vient d’ouvrir ses portes, après six ans de travaux. La topographie du site de Vincennes a été entièrement redessinée, pour attirer une plus grande variété de visiteurs. L’occasion pour la presse de réfléchir sur la vocation de ce type d’espace aujourd’hui, mais aussi de remettre en question certaines idées reçues au sujet des humains.

– Rencontre avec Zoon Zebra, zèbre qui séjourne au zoo de Vincennes en qualité de membre de l’Académie des Sciences du Vivant – département d’anthropologie.

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Clara-Doïna Schmelck, Intégrales Productions : La réouverture du parc animalier  de Vincennes invite à s’interroger quant à la fonction du zoo aujourd’hui. Un centre de loisir ou un lieu de rencontre avec la nature ?

Zoon Zebra : Un grand nombre d’espèces animales contemple les humains dans le seul but de passer un moment agréable. Les volatiles, notamment, sont toujours très friants du spectacle coloré de la glace renversée. Du côté des animaux aquatiques, le petit humain qui tombe à l’eau reste une scène propice au rire général.

En revanche, le zoo n’autorise aucune rencontre naturelle avec les autres espèces du vivant, étant donné qu’il répond à des normes topographiques artificielles. Les décors, préalablement conçus par logiciels interposés, sont inspirés des productions cinématographiques dont se délectent les humains. Aussi, force est de constater que le zoo, avec ses espaces fonctionnels et son plan ramifié, est avant tout une aire urbaine.

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A plus fine échelle, le décor du parc a été pensé en fonction des modes de vie contemporains des humains. Pendant six ans, nous avons étudié leur manière de s’approprier leur habitat, mais aussi leurs façons de se représenter l’espace. C’est un groupe de chimpanzés qui a conçu  les cinq biozones qui découpent les quatorze hectares du parc (Europe, Patagonie, Sahel-Soudan, Madagascar, Amazonie-Guyane).  La nouvelle serre tropicale, par exemple, a été imaginée dans le but de produire chez les hommes un  » inédit sentiment d’immersion », selon le mot de Télérama, un magazine d’anthropologie très en faveur parmi les milieux zébrés.

CDS : Le nouveau mantra du zoo, c’est la sélection des espèces. Au lieu du fatras d’hominidés que l’exiguïté des lieux ne permettait pas de contenir dans des conditions sûres, la direction a opté pour des visiteurs plus sélect :

ZZ : A cet égard, j’ai manifesté mon vif désaccord auprès du conglomérat de lions qui dirige le zoo. La sélection artificielle par l’argent nuit à la biodiversité humaine. Les résidants de Vincennes risquent de ne plus pouvoir contempler que des humains CSP++ vivant en milieu citadin. Tenez, ce matin, le syndicat des autruches s’est plaint du claquement répété des paires de Louboutin. Les tarifs  d’entrée au zoo sont en effet excluants : de 15,30 € à 23,80 €.

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CDS : Ne pensez-vous pas que cette nouvelle organisation, parce-qu’elle offre plus d’espace, soit conçue dans l’intérêt du bien-être des humains ?

ZZ : Non, j’ai bien peur que les humains soient en fait très malheureux lorsqu’ils sont assignés à des lieux dit « sélects ». Cela les pousse à adopter des comportements grégaires, voire xénophobes, qui sont contraires à leur instinct de sociabilité.

J’ai entendu mugir une jeune femelle :  » Au moins, ici, il n’y a pas de racaille, comme au parc Astérix. » Le bien-être de l’espèce humaine, ce ne sont pas de plus grands espaces avec moins de gens, mais des espaces mieux organisés avec des personnes qui se concertent mieux. C’est ce qu’on appelle précisément vivre en intelligence, et qui est, rappelons-le, une propriété humaine.

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Croyez-moi, ce nouveau type de parc m’inquiète même pour l’évolution de l’espèce. Vu le prix d’une journée au zoo et l’énergie consacrée à faire les comptes de toutes les dépenses (entrées, boissons, snacks, souvenirs, livres NDLT), les mammifères humains vont hésiter à se reproduire. Il leur faudra être les rois de la jungle urbaine pour s’autoriser à élever plus de deux petits !

CDS : En tant que scientifique, considérez-vous ce zoo comme un laboratoire ?

ZZ : D’un point de vue scientifique, ce zoo est un observatoire inédit des passions  humaines. En une journée sur le terrain, il est possible d’établir une taxinomie des manifestations de  l’insouciance, de la vanité et de l’ennui chez l’homme : tous ces adultes qui végètent sur les bancs des espaces de restauration, ces enfants qui gesticulent le long des allées…

Toutefois, je suis certain qu’en si peu de temps, la nature humaine ne m’a pas encore livrée tous ses secrets. D’ailleurs, je suis persuadé qu’il est faux de dire que l’homme ne pense pas, sous prétexte qu’il parle. Séjourner dans ce zoo est peut-être aussi l’occasion de réviser certains des préjugés que nous entretenons au sujet des humains.

 

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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