Twitter : le mot dièse persiste et signe

– REFLEXION – BILLET SLOW MEDIA

Maintes fois comparu au tribunal populaire de l’internet pour ésotérie, menacé de disparition en 2014, le mot-dièse persiste et signe. Analyse sémiotique et sémantique d’un signe qui est la quiddité de Twitter, et a fortiori ce qui fait qu’un média social est ce qu’il est.

Par le hashtag, le message se signale comme parole

Sur Twitter, sommes-nous réellement entrain de parler ? Encore faudrait-il que l’on fasse résonner notre voix ! Si nous pouvons nous adresser à tous, pouvons-nous en même temps nous adresser à quelqu’un en tant que quelqu’un ? Twitter

Et si le sempiternel paradoxe du «tout le monde/personne trouvait justement à se résoudre dans le hashtag ? Le mot-dièse rendrait-il possible l’accord de l’exigence d’universalité à un souci de singularité ? Le mot-dièse permettrait-il de faire d’un tweet un gazouillis ? Il semble en effet que le mot-dièse signe et signale le tweet comme parole.

Si nous accordons, à la lecture d’un tweet, autant sinon plus d’importance au hashtag qu’à la syntaxe, voire même qu’à l’information diffusée, c’est parce-que le mot-dièse porte à la parole ce qui ne serait sinon qu’un bref énoncé informatif.

Le langage désigne le système généralisé de l’expression par des signes. Un tweet est donc une expression langagière. La parole, quant-à elle, se caractérise par l’usage d’un signe linguistique par un locuteur singulier dans un contexte concret. Ne peut-on pas voir le hashtag comme correspondant précisément à ce signe ? Le langage reste abstrait et général. La parole, en revanche, est toujours définie par la personne qui l’énonce, la personne qui reçoit l’énoncé et par leur contexte commun d’énonciation. Elle est, selon le linguiste Ferdinand de Saussure, « un acte individuel de volonté et d’intelligence ».

Force est de constater que le locuteur d’un tweet réinterprète souvent les mots-dièse selon son imagination et ses sensibilités. Ainsi, l’on se signe politiquement selon que l’on tague «#MariagePourTous» ou «#MariageGay». L’on se signale comme l’inventeur d’un concept en rédigeant un néologisme tel que: « #Twittocratie».

Le compte Twitter France Inter D-Day
Le compte Twitter France Inter D-Day

Le hashtag est aussi l’occasion de faire partager un trait d’humour, le rire étant un marqueur on ne peut plus personnel. Il révèle l’intentionnalité de la parole. Une donnée chiffrée, par exemple, a bien plus de chance d’être re-tweetée si le hashtag qui suit révèle de manière franche et synthétique la façon dont le rédacteur l’interprète.

Exemple : « Les femmes perçoivent, à emploi égal, un salaire de 20% à celui de leurs homologues masculins.» Ajoutez : «#Sexisme», et le message se charge d’un coup d’une intention d’attirer l’attention du lecteur sur l’inéquité de traitement entre les sexes. Et éventuellement, convoque en duel tous les twittos qu’une telle donnée ne choquerait pas du tout.

Dès lors, le tweet ne se réduit pas à un canal de diffusion de l’information. Il est surtout l’expression d’une interprétation personnelle de l’information, en tant que cette interprétation cherche à se confronter à d’autres.

En clair, c’est par le hashtag que le locuteur fait comprendre à tout interlocuteur ce qu’il cherche à démontrer ou à questionner à travers le choix de tweeter cette info. En rédigeant son mot-dièse, le locuteur fait porter à son tweet la marque de sa singularité, et intime autrui à s’engager à son tour.

Le mot-dièse, signal d’alerte quand les libertés sont menacées

Explicite, original et parfois teinté d’humour, le mot-dièse porte la part la plus expressive d’un tweet. Et devient même le mot le plus important quand il vise à dénoncer une situation politique où la liberté d’expression est menacée ou bafouée.
Unknown-17Si Twitter est devenu un vecteur incontournable de sensibilisation à la lutte pour la liberté d’expression, et même un outil de subversion dans des pays où l’internet est soumis à une surveillance permanente, cela tient sans doute aussi à la force du signe dièse à incarner une démocratie qui se conquiert de plus en plus à travers les médias sociaux.

Certains mots-dièses sont déjà entrés dans l’histoire : #twitterisbloquedinturkey depuis que le premier ministre turc, Recep Tayyip, a bloqué Twitter jeudi 20 mars, #DZ2014 en Algérie à l’occasion de la contestation du quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, #occupywallstreet en 2011 aux États-Unis…

On peut presque dire que depuis quelques années, un événement citoyen prend de l’ampleur à partir du moment où il est consacré par un hashtag.
Le hashtag est peut-être devenue la manière la plus efficace d’attirer l’attention de l’opinion sur un enjeu crucial.

En fait, c’est le mot-dièse qui confère un impact large et durable à un tweet : en signant son tweet d’un hashtag, le destinateur assume personnellement devant tous la valeur et la portée de son message. La fonction de recherche facilite ensuite la possibilité à l’ensemble des utilisateurs de retrouver le tweet, pour pouvoir le commenter ou le retweeter.

C’est en ponctuant son gazouillis d’un mot-dièse que le locuteur engage son post dans la défense d’une cause, et enjoint les autres à prendre intérêt à des événements qui ne concernent pas de près leur quotidien.
Le soir même du jeudi 20 mars, tandis-que le hashtag #twitterisbloquedinturkey a commencé à voler au dessus de toutes les time-lines, la presse internationale relayait la situation inquiétante dont souffrent les internautes turcs. Le caractère dièse signale l’importance de tendre l’oreille pour entendre l’augure.

UNE porte d’entrée dANS l’agora numérique

Grâce au mot-dièse, le message de cent quarante caractères se distingue essentiellement, et non pas seulement formellement, d’un simple micro-mail. En inscrivant un hashtag à son tweet, le destinateur assume personnellement devant toute autre personne possible la valeur et la portée de son message, qui devient alors parole à part entière. BdsACMiIAAA6HFM.jpg-large

C’est à cette condition que le réseau devient ce lieu où l’info n’est pas simplement diffusée, mais partagée, interprétée, et disputée. Un média social au sens propre du terme. Une agora numérique, pour ainsi dire.

Le mot-dièse affirme ainsi Twitter comme plate-forme universelle d’échange, et le distingue de tout réseau social dont la logique est celle du groupe fermé d’ « amis » ou de « fans ».
Le média social devient alors un espace démocratique où l’information n’est pas simplement diffusée, mais interprétée, complétée et critiquée – le hashtag étant la porte d’entrée de cette « agora numérique ».

Et c’est justement bien ce phénomène que cherchent à étouffer dans l’œuf tous les pourfendeurs de la démocratie lorsqu’en Turquie, en Égypte ou en Syrie, ils frappent Twitter d’une soudaine censure.

Le mot dièse, quiddité de tout média social 

Achever un Tweet par un mot dièse inscrit le message dans une démarche d’ouverture, en ce sens où c’est par la mention de ce mot que l’utilisateur soumet à la communauté une opinion individuelle. Ainsi, un tweet ponctué d’un «#» suivi d’un intitulé d’émission de télévision manifeste un désir de partager ses avis, coups de coeur, ou désaccords avec l’ensemble des téléspectateurs qui regardent l’émission en même temps que soi.images-4

Par ce geste, l’utilisateur accepte que tout autre téléspectateur possible, sans distinction d’origine sociale, géographique, ni générationnelle, lise son Tweet et y réagisse. Par cet acte, le destinateur du tweet porte à universalité un message dont le contenu relève du particulier.

Utilisé comme outil de recherche sur Twitter, le hashtag permet de rassembler sur une même page des Tweets formulés par des individus qui ne se font pas nécessairement partie de la même liste de « followers », voire qui n’ont aucun lien affectif ni professionnel entre-eux. Le hashtag affirme ainsi Twitter comme plate-forme universelle d’échange, et se distingue de tout réseau social dont la logique communicationnelle est celle d’un groupe fermé.
Grâce à son Hashtag, Twitter passe d’un réseau clos à un média offrant une infinité d’échanges possibles. Un dialogue ne se résume pas à un transfert de contenu entre protagonistes qui se connaissent et s’entendent préalablement (le groupe social, club privé, exclusif et excluant). Le principe d’universalité est une condition sine qua non de tout échange véritable entre individus. Car un dialogue est, essentiellement, ouverture vers l’autre.
Facebook«#» : un signe qui, depuis le début des années 2010, se faufile bien au-delà de Twitter, son nid d’origine. Sur le bandeau des écrans de TV, où les émissions sont désormais calibrées pour être « prêtes-à-tweeter». Sur les affiches de pub, où il permet de renvoyer rapidement au message que l’annonceur cherche à faire passer .

Et même dans les discussions des Académiciens, lesquels ont approuvés une translation française du terme «hashtag» : «mot-dièse». Même Facebook et Instagram ont intégré à leur tour le hashtag, en conservant la valeur d’usage que Twitter lui confère.

Un hommage à Jack Dorsey, l’inventeur de Twitter, d’avoir eu le coup de génie de créer le paradigme incontournable de tout média social. Un signe essentiel, qu’il parait inconcevable de ne pas retrouver dans les médias sociaux du futur. Jack-Dorsey

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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