La saga Maeght, dialogue avec un siècle d’art contemporain

En 1932, avec le soutien de Bonnard et de Matisse, Aimé Maeght décidait d’ouvrir sa première imprimerie Arte à Cannes. Visionnaire, ce lithographe épris de la couleur allait participer au rayonnement de Picasso, de Miro, ou encore de Giacometti en France. Redécouvert au début du XXIè siècle, Maeght inspire une nouvelle génération de jeunes mécènes déçus des connivences lascives entre l’art et les griffes de luxe, – à l’instar de Jean-François Caracci ou de Julien Beller. 

Dans un ouvrage qui paraîtra le 3 juillet 2014 aux éditions Robert Laffont, Yoyo Maeght, la petite fille d’Aimé, retrace l’histoire du projet qui animait son grand-père, dont elle était la confidente privilégiée. Sur les hauteurs du Flore, elle accepte de nous parler de son livre en exclusivité. Rencontre avec un siècle d’art contemporain, traversé de contradictions. 

Yoyo Maeght. Photo Clara-Doïna Schmelck, © Intégrales Productions
Yoyo Maeght. Photo Clara-Doïna Schmelck, © Intégrales Productions

Clara-Doïna Schmelck, Intégrales Productions :  Il arrive que l’on écrive au sujet des artistes ou des personnalités qui les ont accompagnés pour les réhabiliter, lever les tabous ou mettre en lumière un aspect d’eux demeuré méconnu. Quel est la raison d’être de La Saga Maeght, le livre que vous consacrez à Aimé et à sa famille ?

Yoyo Maeght, auteur de La Saga Maeght : C’est cette dernière perspective qui m’intéressait. Derrière le charmant Maeght, que l’on aperçoit sur des photos anecdotiques entouré des peintres de l’époque, vivait une personnalité dont on n’a peut-être pas encore saisi toute l’intensité.
Certains moments de sa vie, évoqués ça et là de manière anecdotique, là encore, furent pourtant décisifs au plan esthétique. Orphelin, Aimé a été contraint de quitter Hazebrouk, cité grise du nord de la France, pour les Cévennes. En terre Cathare, pour la première fois, il découvrait et les vallons verdoyants et les chevilles des femmes.

CDS, Intégrales Productions : L’ombre diaphane d’une trajectoire décisive. Comme on passe du noir et blanc à la couleur. Vous cherchiez à atteindre l’ombre interne d’Aimé Maeght ?


Yoyo Maeght : Oui. Aimé était apprécié dans le milieu de l’art, mais rares furent ceux qui se sont risqués à chercher l’ombre qui le portait, la couleur sombre qui soutenait sa gaité familière. Il m’a fallu me faire archéologue.

CDS, Intégrales Productions : 

Dans quel esprit avez-vous entrepris ce travail de recherche ?


Yoyo Maeght : Je n’ai pas vécu dans le passé, surtout pas. Je me suis appuyée aux archives de mon grand-père, à des pièces d’art, à des interviews, des photographies, des correspondances épistolaires. Je voulais remonter des faits jusqu’aux profondeurs de la personnalité de cet homme. Pour le saisir vraiment, il m’importait de découvrir les raisons des choix esthétiques qu’il a été amené à faire : pourquoi soutenir et accompagner tel ou tel artiste contemporain plutôt qu’un autre ?

CDS, Intégrales Productions : L’histoire de l’art, c’est aussi l’histoire de ceux qui ont accompagné les artistes dans le mouvement général de l’histoire, disait Hegel au sujet des mécènes italiens du XVIè siècle. Or, l’art contemporain manque cruellement de chercheurs qui s’intéressent à la dimension invisible de son histoire.

Yoyo Maeght : Oui, tout à fait. D’ailleurs, tout au long du livre, j’invite le lecteur à se promener à travers le musée mental d’Aimé Maeght, moins pour lui en présenter l’éclatant inventaire que pour mettre au jour les quêtes spirituelles et les contradictions auxquelles il était continûment en proie.

CDS, Intégrales Productions :Vous êtes la petite fille d’Aimé Maeght. Une génération vous sépare. Comment vous y êtes vous prise pour traverser ce creux ?



Yoyo Maeght : J’ai du rencontrer mon père, ou plutôt, inviter le public à le rencontrer, bien qu’il n’ait pas forcément bonne presse dans le milieu de l’art. Cela n’a pas été évident de réhabiliter l’image d’un homme aussi solaire qu’Adrien Maeght. Mais, impossible de découvrir Aimé Maeght sans percer le personnage de son propre fils.

CDS, Intégrales Productions : 
A Saint-Paul de Vence, la Fondation Marguerite et Aimé Maeght, présidé par Adrien Maeght, vient de fêter son cinquantenaire dans la douleur de contentieux entre descendants d’Aimé. Le différend se ressent lorsque l’on parcourt le livre, qui revendique une interprétation nouvelle des choix esthétiques privilégiés par Aimé Maeght tout au long de sa vie.

Yoyo Maeght : Ayant quitté la fondation, j’ai pris occasion de l’écriture de mon livre pour retracer, libérée de toute ligne éditoriale, la relation qu’a cherché à établir mon grand-père avec les oeuvres de son temps.

CDS, Intégrales Productions : En lisant La Saga Maeght, on a l’impression que l’histoire de l’art est une sempiternelle composition contrastée, une dialectique sans délivrance.

Accompagner les artistes, c’est faire des choix qui s’expriment jusque dans la manière d’exposer. J’ai été amenée à discuter certaines options prises par la Fondation, comme par exemple, celle d’inviter Bernard Henri Levy à rédiger le catalogue de l’exposition d’été, laquelle est d’ailleurs conçue à la manière d’une accumulation de tableaux et de sculptures qui s’ignorent les uns les autres. Là où je voulais l’imaginer comme un dialogue éternel entre les artistes.

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A lire : La Saga Maeght, en librairie le 3 juillet 2014, paraîtra chez Robert Laffont
A voir : L’inauguration de la fondation Maeght par André Malraux en 1964, sur le site de l’INA
A ne pas manquer : Yoyo Maeght dédicacera son livre à la librairie L’Ecume des Pages le 3 juillet à partir de 19h, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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