Presse et médias sociaux : deux géométries de l’information

 La sur-représentation médiatique du conflit israelo-palestinien sur les attaques de l’EIIL qui se poursuivent en Irak interroge. Mais, est-ce vraiment à la presse qu’il est fondé de porter grief ?   

Le sort des chrétiens d’Irak relégué au second plan. Par qui ?

Les Chrétiens d’Irak ont massivement commencé à quitter Mossoul en juin dernier pour tenter de gagner Erbil, la capitale du Kurdistan autonome. (Nous en parlions dans notre reportage : http://www.integrales-productions.com/2014/06/23/la-solidarite-des-chretiens-dirak-a-lepreuve-des-refugies-communautaires/) Depuis  la  nuit dernière, il n’y a presque plus de citoyens de confession chrétienne à Mossoul : les jihadistes de l’EIIL (Etat Islamique au Levant) leur ont lancé un ultimatum qui expirait ce samedi 19 juillet à midi, les forçant à s’acquitter d’un dîme, ou bien à se convertir, ou bien à s’exiler, sous peine de mort sans jugement.

Photo : Farouk Atig, ©Intégrales Productions
Photo : Farouk Atig, ©Intégrales Productions

Concrètement, cela signifie que des hommes armés s’introduisent dans les maisons des familles,  cassent des ustensiles, se servent à manger dans la corbeille à fruits, hurlent et humilient les adultes devant leurs enfants. Cela signifie que des familles – celles qui ont refusé de partir ou de se convertir – sont exécutées sommairement devant leurs voisins. Cela signifie, enfin, que des enfants doivent se rendre à pieds dans la province du Kurdistan, « voisine » sur la carte, mais lointaine quand on part à pied, et sans eau sur le chemin.

Comment expliquer la relative indifférence des intellectuels, et à plus forte raison, de l’opinion publique du monde devant cet événement pourtant couvert en temps réel par la presse internationale depuis un mois ? (Le 26 juin, des reporters de la BBC, Al Jazeera et RFI étaient sur place à Erbil et à Alqosh en même temps qu’Intégrales Productions).

S’il on analyse le moteur de recherche de Twitter, l’on s’aperçoit que l’attaque de Tsahal sur Gaza et la situation ukrainienne ont manifestement télescopé l’événement. Comme si l’opinion ne se focalisait dans un temps t donné que sur un nombre limité d’informations relatives à l’évolution d’un conflit dans le monde.

Traitement médiatique et médiatisation 

Preuve que l’opinion hiérarchise elle-même l’information que traite la presse professionnelle, et se l’approprie à condition seulement d’en recréer la géométrie.

C’est peut-être moins les médias professionnels d’information que les médias sociaux d’opinion qui, dans leur globalité, hiérarchisent les événements qui touchent les conflits armés en fonction du volume de morts à relater ou de leur impact polémique.

Les événements qui suscitent la polémique sont mis en avant, c’est à dire qu’ils représentent une part disproportionnée dans les commentaires des lecteurs sur les sites de presse, et que les reportages ou billets d’opinion qui les traitent bénéficient d’un taux de viralité élevé sur les réseaux sociaux.
Quand ces événements connaissent une répercussion singulière sur un territoire tiers, les internautes locaux expriment d’autant plus d’appétence à les observer. Lorsque Le Nouvel Observateur se demande s’il faut avoir tort avec Tariq Ramadan ou raison avec Booba (http://http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1223797-booba-et-tariq-ramadan-s-insultent-sur-facebook-au-sujet-de-gaza-justifie-ou-ridicule.html), la Twittosphère francophone surenchérit, cependant que d’autres conflits dans le monde se produisent.

Les événements qui paraissent secondaires et dont on il est malaisé d’anticiper l’évolution tombent dans l’indifférence. C’est le cas des Chrétiens d’Irak, qui apparaissent à l’opinion comme une sous-catégorie (une partie d’une population et non cette population entière), et comme un élément d’un conflit et non pas son enjeu névralgique.

Les réseaux sociaux présentent davantage une sélection collective de l’information, étonnamment très consensuelle, d’ailleurs — que la couverture médiatique des confits dans le monde . A cet égard, Twitter et Facebook sont des miroirs déformés des médias. Ils représentent une cartographie en anamorphose de l’information traitée.

A l’heure où l’information circule en temps réel sur les réseaux sociaux et sans barrière frontalière, il n’est plus exact de confondre « traitement médiatique » et « médiatisation », comme c’est le cas lorsque l’on porte grief « aux médias » de traiter de manière déséquilibrée la menace exercée par les forces de défense israéliennes sur les habitants de Gaza et celle exercée par l’EIIL sur les Chrétiens de Mossoul.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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