L’actualité fait-elle peur aux news magazines français ?

« Il y a la Une de TIME cette semaine. Et il y a la une des hebdos français cette semaine… » soupirait sur Twitter le journaliste Erwann Gaucher, ce lundi 28 juillet. Depuis le début de l’été, l’actualité n’a pas fait relâche : attaque de l’armée israélienne sur la bande de Gaza, usage de la force par les fondamentalistes islamistes de l’EIIL sur les populations chrétiennes en Irak, crashs aériens sur fond de crispations de la communauté internationale… tandis que les news magazines de l’hexagone, épris de pédagogie, insistaient pour tout nous apprendre sur nos cousins les singes et la culture générale. L’actualité est-elle l’angoisse des news magazines français ?

Cold War II ou… nos cousins les singes

La couverture rouge du Time datée du 4 aout 2014 est froidement intitulée « Cold War II ». Un lieu commun de la presse anglo-saxonne depuis que Vladimir Poutine, aux commandes du Kremlin depuis 1999, manifeste des vélites d’expansion économique et territoriale. Cela n’empêche pas que la couv’, sublimée par l’aura d’une référence historique (l’accident du MH17 a provoqué un bras de fer entre Washington et Moscou), frappe de tout son effet esthétique.

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Dans le même contexte politique et diplomatique, Le Figaro Magazine avait pris le parti  de consacrer la couv´ du 20 juillet à « nos cousins les singes ». « Jusqu’où nous ressemblent-ils ? », s’inquiétaient nos confrères.
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Dans le registre des singeries estivales, on trouve aussi, pêle-mêle, un numéro du Point sur « La Culture Générale » (en 100 pages)  et un numéro de l’Express sur « Les riches ». Autant de marronniers chers à la presse française généraliste hebdomadaire dite « d’actualité ». Entre  2009 à 2012, le quotidien Libération a épluché 160 couvertures de l’Express , du Point et du Nouvel Observateur , trois newsmags qui ont une «stratégie marronniers» comparable, pour les répartir en trois catégories : les couvertures d’actualité, les couvertures magazine et, enfin, les couvertures marketing. http://http://ecrans.liberation.fr/ecrans/2012/03/01/dans-le-secret-de-la-face-cachee-des-magazines_951541.

Un effet de récurrence attendu par le lecteur

A travers son étude, Libé se demandait si les magazines français pouvaient ou non faire l’économie de ces vitrines éditoriales raillées pour leur manque de pertinence par rapport à l’actualité internationale. Le quotidien prêtait la parole à Franz-Olivier Giesbert (FOG), alors directeur du Point  : « ça reste du journalisme : on a d’excellents spécialistes. D’ailleurs, elles sont attendues par les lecteurs, d’où leur récurrence. »

Il est effectivement prouvé que dans les kiosques de France, les marronniers font vendre en moyenne 30% de plus que les autres numéros. (Source : OJD). A titre d’exemple, lorsque Le Nouvel Obsrevateur a fait sa couverture sur Marine Le Pen au début du mois d’octobre 2013,  53 000 exemplaires ont été vendus en kiosques, quand les spécial « hôpitaux » et autres « special vin » caracolent à 110/120 000 exemplaires. (Chiffres : OJD)

Pour le journaliste Cyrille Franck, il faut se garder de mépriser la fonction sociale du marronnier, qui joue le rôle de rituel et fédère les lecteurs comme une veillée rassemble les villageois.  Les intempéries, les hôpitaux, le vin : autant de lieux communs de la vie quotidienne qu’il est rassurant de retrouver dans un espace commun : le magazine. Parfois même, ces marronniers satisfont chez le lecteur un repli rentré, communautaire ou socio-professionnel, en stigmatisant sans précaution rhétorique un groupe de la population française : « les musulmans », « les fonctionnaires »(Le Point et l’Express), « les aristos » (Le Figaro Magazine). A cet égard, le news magazine fait paradoxalement figure de rempart protecteur contre l’actualité brûlante et changeante.

A l’abri de l’actualité chaude

Mais, ce modèle n’est-il pas entrain de s’écrouler ? A L’Express, l’immobilier tient le choc, mais les complots des francs-maçons se vendent 30% moins bien qu’avant. De quoi refroidir les annonceurs qui étaient les premiers à être attirés par les numéros sur les vins ou sur l’immobilier. « Pour la première fois, le modèle éditorial des newsmagazines qui marchait depuis cinquante ans est remis en cause. Avant, quand l’un ne marchait pas, l’autre en profitait. Plus maintenant. Nous sommes tous au pied du mur », élucidait Maurice Szafran, le patron de Marianne, dans les colonnes de Télérama (Télérama, 24/10/2013).

Les news magazines, qui connaissent une baisse de leur diffusion payée, cherchent à se moderniser. En s’inspirant des versions week-end des quotidiens, ils se sont mis à créer des suppléments lifestyle, comme c’est le cas de l’Express, avec L’Express Styles (mars 2012) ou du Nouvel Observateur, qui, anticipant une baisse de l’ordre de 10 à 15% en moyenne sur les ventes en kiosque en 2013, a réagi avec le mensuel Obsession de l’Obs, lancé en mars de la même année. Le supplément s’applique à déshabiller les tendances de la mode et de l’art de vivre comme on décortique lentement une langouste charnue. Des nouvelles formules qui s’abritent à leur tour de l’actualité chaude ?

 

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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