Propagande de la terreur : et si les médias donnaient une plus grande place à ceux qui lui résistent ?

Macabre octobre, de mises en scène d’assassinats sommaires jouées sur les bandes-son du cinéma, de menaces de mort via hacking, d’images sans nom sur les sites sociaux. Les médias sont-ils en mesure de refuser tout rôle dans la mécanique d’une propagande de la terreur qui voudrait les maintenir dans un état de crainte et d’ahurissement permanent ? 

Here is the news, not the propaganda

Des groupes fondamentalistes islamistes de l’EI (Daech) à l’individu juif intégriste Ulcan, l’échelle et les moyens d’action ne sont pas les mêmes, les finalités divergent, mais la technique est identique : utiliser les médias pour diffuser la haine,  mener à la menace.

Les médias peuvent-ils éviter d’être altérés par les images et la rhétorique de la terreur ? La question, que l’on croyait relayée au musée de la guerre froide, est venue frapper la presse internationale  depuis que la décapitation de James Foley, cinématographié à la manière d’un David Fincher, a tourné en boucle sur certaines chaînes du monde entier aux heures de grandes audiences.

Comment être certain de ne conférer aux médias d’information et aux plate-forme sociales aucun rôle dans la mécanique de la propagande de l’horreur ? Autrement dit, comment la presse, la télévision, la radio et les réseaux sociaux peuvent-ils éviter de devenir tragiquement les canaux privilégiés des propagandistes de l’horreur, alors-mêmes qu’ils chercheraient à dénoncer non seulement leurs actes, mais de surcroît, la médiatisation de ces gestes ?

Suffit-il, comme CNN, d’affirmer sur son site, dans la nuit de la décapitation du britannique Henning, qu’elle ne diffusera pas la vidéo fournie par l’EI (Daech), tout en montrant au sein du même article quelques vidéos de ravisseurs du même groupe islamiste humiliant d’autres victimes ? (Quelques heures plus tard, ces vidéos avaient d’ailleurs disparues de la plate-forme).

Certains journalistes veulent aller plus loin que la simple indignation dans le refus d’interagir avec tout type de discours fabriqué aux fins d’affoler : ils ont mis un point d’honneur à informer des actes de terreur au moyen de brèves, pour consacrer des articles plus complets qui intègrent les réactions à ces actes de violence et de haine.

Refusant de pâlir de précipitation devant l’horreur, et de n’indiquer au lecteur qu’un moment de la violence, l’instant de barbarie, tel que dicté par ses auteurs, ils s’efforcent de donner à voir également le second moment, celui de la résistance, celui de la raison désolée mais de la raison qui reste droite, celui de l’humanité.

En s’émancipant ainsi de l’actualité brulante des actes de terreur, dans les journaux, mais aussi sur Twitter lorsque les dépêches macabres s’épandent comme une trainée de poudre – ces journalistes réussissent à déplacer le curseur sur ceux qui s’élèvent et qui résistent, au lieu de se focaliser intégralement sur les artificiers de la terreur.

Le premier octobre, le père du journaliste de Rue 89 Benoît Le Corre avait fait un infarctus après avoir été victime de deux get-apens téléphoniques de celui qui se fait appeler Ulcan. Plutôt que de décrypter le cas Grégory Chelli, certains  journalistes ont attendu de pouvoir inclure à leur analyse la parole de Pierre Haski, qui a réagi le 3 octobre dans  l’émission « C à vous » sur France 5 aux menaces proférées par le pseudo-hacker. La logique est claire : pas de publication de propos menaçants tant qu’il n’y a pas possibilité de publier de discours raisonnable qui s’y oppose.


Pierre Haski dénonce le hacker Ulcan – C à vous… par C-a-vous

Lors de l’assassinat du britannique Alan Henning par les hommes de l’Etat islamique auto-proclamé, le journal The Sun a expliqué pourquoi il ne montrerait aucune photographie du britannique aux mains de ses ravisseurs. Hors de question , énonce le quotidien sur sa Une datée du samedi 4 octobre. Mais, le quotidien a t-il eu raison de décrire Henning comme un « héros » et d’exhumer une photographie de l’homme tout sourire ?

La Une de l’édition du  week-end de The Independant est encore plus nettement expurgée de toute liaison avec les assassins de Henning.  Rejetant toute syntaxe iconographique, la page informe de la date et des conditions de la mort de l’otage, ponctuant la brève par : » here is the news, not the propaganda ».

La Une the The Independent, datée du 5 otobre 2014.
La Une the The Independent, datée du 5 otobre 2014.
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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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