Assassinat du journaliste irakien Raad al-Azzawi par l’EI : le troublant silence des médias occidentaux

Le 10 octobre 2014, le journaliste Raad al- Azzawi, son frère et un camarade sont publiquement assassiné par les hommes de Daech. Le blog d’information Iraq Invest s’étonne du silence relatif des médias occidentaux, qui avaient avec émotion relayé la mort des américains et anglais récemment tués dans des conditions semblables. 

Al Azzawi, mort pour la liberté d’informer

Raad al- Azzawi, journaliste irakien de 37 ans, a été capturé par Daech le 7 Septembre et était détenu depuis lors. Azzawi avait travaillé pour la chaîne de nouvelles locales « Sama Salaheddine ». Ce journaliste s’est distingué par une attitude exemplaire au plan déontologique : il a refusé de céder au chantage des islamistes, qui menaçaient de lui rompre la vie s’il ne lui prêtait allégeance.Il a accepté de mourir pour un principe : la liberté d’informer.

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Azzawi dans ses oeuvres, caméra à la main.

 « Respectez le comme vous respecteriez les journalistes occidentaux », demandait Iraq Invest en annonçant par un tweet l’assassinat du journaliste irakien. Comme si cela n’allait pas de soi.

baghdadinvest
#Iraqi journalist killed by Daesh yesterday was Raad al-Azzawi, show him the same respect we give to western journos http://t.co/Yp8oazu272
11/10/2014 12:21

Qu’avez-vous ouï du journaliste al-Azzawi ?

« Les assassinats de Steven Sotloff , David Haines et Alan Henning ont obsédé les médias occidentaux pendant plusieurs jours », a fait remarqué Iraq Invest sur son blog, dans un post daté du 12 octobre. Les journaux n’ont pas hésité à faire des biographies de ces gens, à donner à voir leurs réalisations, sans crainte de tirer parfois vers l’hagiographie. Les télévisions ont même présenté des membres de leur familles respectives, pour accentuer le côté humain de ces personnes inconnues du grand public.

L’assassinat du journaliste cameraman Raad al-Azzawi a été annoncé de manière bien moins émotive dans la presse européenne et américaine,  peu encline à revenir sur l’attitude morale de l’homme face à la menace de la mort. La façon dont l’assassinat sommaire d’al-Azzawi y a été relatée relève même d’un certain dédain :

L’édition française du Huffington Post ne consacre pas un papier particulier à l’assassinat du journaliste iraqien, mais procède à un « packaging » de morts : « Les jihadistes ont tué Raad al-Azzawi, un caméraman de 37 ans qui travaillait pour la chaîne de télévision locale Sama Salaheddine, et les trois autres personnes à Samra, à l’est de la ville de Tikrit.  »  (Le Huffington Post, 11/10/14)

Processus semblable du Guardian, qui insère la mort d’al-Azzawi au sein d’un article plus global sur la résistance kurde à Kobane : « et pendant ce temps là,  un journaliste de la province irakienne de Salahuddin a été tué par Isis ». Le quotidien britannique glissera toutefois plus loin que « l’homme était père de trois enfants ». (The Guardian, 11/10/14)

El Pais en revanche, délivre un papier portant proprement sur al-Azzawi. Mais, le quotidien espagnol se contente de reproduire, en citant, une dépêche de l’AFP (Agence France Presse), sans y adjoindre quelque image du journaliste, ou quelque photographie qui aurait pu être prise par lui. Une brève qui contraste avec l’article très complet composé au lendemain de la mort de Steven Sotloff. (El Pais, 11/10/14)

 Surtout, ces journaux européens ne proposent aucun lien internet vers la presse irakienne, et ne s’efforcent pas non plus de donner une ouverture sur les travaux du journaliste caméraman assassiné par les fondamentalistes de Daech. Quand à la presse américaine, elle a évoqué la mort de Raad al-Azzawi au travers de diverses brèves reprises d’une dépêche AP (Associated Press).

Le 14 octobre, les réseaux sociaux semblent avoir eux aussi déjà oublié le journaliste irakien.

La valeur des morts

Y a t-il un passeport qui détermine la valeur d’un mort ? Le deuil collectif est-il fonction de la provenance du défunt davantage que de sa personnalité et de son parcours ? Le journaliste irakien correspond, pour ainsi dire, au même cas de figure que les occidentaux capturés et tués par Daech : des hommes courageux, qui refusent de renoncer à la cause pour laquelle ils se battent. Les uns sont des héros. L’autre, l’objet désolé d’une breaking news.

Cette hiérarchisation par les médias européens et américains du degré de médiatisation des morts sous la terreur amène une autre question, toute aussi troublante :  faut-il que la mort d’un journaliste soit mise en scène par l’Etat islamique auto-proclamé, via vidéo notamment, pour que la presse et la télévision occidentales se chargent de la médiatiser  ?

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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