La presse en pleine crise de déontologie

Dimanche 2 novembre. Le même jour, des médias rendent un hommage unanime aux deux reporters de RFI assassinés au Mali pour leur engagement concret en faveur de l’indépendance de la presse, et font circuler cette vidéo de propagande produite par Daech et diffusée par Vice News. Retour sur un paradoxe caractéristique de la crise de déontologie que traverse la presse. 

Journalisme engagé ou désengagé ? 

« Le journalisme embedded s’est forgé une mauvaise réputation en Irak et en Afghanistan. C’est l’image du correspondant soi-disant indépendant nourri, par ses mentors militaires, à la petite cuillère, gavé d’informations absurdement optimistes sur le déroulement de la guerre. » décrivait en 2010 Patrick Cockburn, journaliste à The Independant, alors que le Royaume Uni était engagé en Irak. Quatre ans plus tard, Vice News et sa division à gilet pare-balles livre une définition exactement inverse du journalisme embedded.

Embeddé au coeur de l’organisation « Etat Islamique » dans des conditions qui, d’ailleurs, demeures opaques, le média se fait l’écho d’informations plus pessimistes les unes que les autres. Et pour cause :  Vice s’est donné pour habitude de répercuter, à la manière d’un sismogramme, la propagande de la terreur perpétrée par Daech. En teintant l’embeded journalisme de gonzo-journalisme, ce journalisme exalté qui joue sur les effets de l’hyper-subjectivité, Vice News prétend faire jaillir l’information depuis sa propre source. Sur le site du média nord-américain, le produit fini (une vidéo, un reportage…) est dégagé de tout discours analytique et critique – désengagé, pourrait-on dire.

Depuis samedi, le Net se partage une vidéo mise en ligne sur Vice News, où des combattants de l’Etat islamique auto-proclamé se prélassant dans une pièce, discutant calmement de l’acquisition de captives Yazidi, en référence à ces jeunes femmes issues de cette minoritaire irakienne, enlevées par des fondamentalistes il y a quelques mois.

De source directe, nous savons que le journaliste anglo-palestininen qui a été embarqué en Syrie pour Vice a pris des risques. Et, nous ne saurions assimiler la personne du reporter au DG de Vice.

Pourtant, la question de l’engagement se pose. Dans quelles conditions les troupes de Vice sont-elles autorisées à filmer en Syrie, là où les chaines de télévision internationales reconnaissent qu’il est trop risqué d’envoyer des journalistes ? Par quels moyens Vice a t-il accès à toutes les réalisations filmées par Daech ?

La liberté de la presse, une idée du passé ? 

Des interrogations qui résonnent plus fort encore en cette première Journée internationale contre l‟impunité des crimes contre les journalistes. Y aurait-il, d’un côté, des journalistes qui se font tuer pour avoir exercé leur profession selon l’éthique du métier, et de l’autre, des journalistes malins, qui savent contourner les risques de l’enlèvement en recourant à la technique de de l' »embedding » ?

«Trop de journalistes comme nos deux compatriotes au Mali, comme Camille Lepage en Centrafrique, comme James Foley et Steven Sotloff assassinés par Daech (l’une des appellations du groupe Etat islamique en Syrie), paient de leur vie leur engagement en faveur de la liberté de la presse», a rappelé ce matin Laurent Fabius, ministre français des affaires étrangères.

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Il y a un an, Ghislaine Dupont, 57 ans, et Claude Verlon, 55 ans, ont été capturés en sortant du domicile d’un responsable du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, rébellion touareg) qu’ils étaient venus interviewer, par des hommes armés parlant tamashek, la langue des Touareg. Les deux envoyés spéciaux de RFI ont été tués par balles le 2 novembre 2013 à Kidal (nord-est), peu après leur enlèvement.

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Le succès du gonzo journalisme, sur fond de crise de la presse

Pour l’équipe de direction de Vice, la question de la responsabilité de diriger des équipes de journalistes ne se pose pas moins que dans toute agence ou rédaction. Pour chaque incursion particulière, quels sont les objectifs fixés ? Sur place, comment être attentif aux influences que les journalistes pourraient subir ?

Plus profondément, quelle est la finalité de ce genre hybride, entre gonzojournalisme et embeded journalisme, pour un agent indépendant de l’information, à savoir un journaliste ? Que signifie dès l’ors  l’idée de liberté de la presse ?

Quatre mille collaborateurs, trente-six bureaux dans le monde, un million de fans sur YouTube et une valorisation portée à 2,5 milliards de dollars par les investissements successifs de Rupert Murdoch, Hearst et Disney. Ces ingrédients d’un conte bon conte de fée forment le bilan business de Vice News, l’ancien magazine punk gratuit qui se revendique aujourd’hui le CNN de la génération Y. Un conte de fée halluciné, et qui est tout le contraire d’un récit cathartique porteur d’une morale. Vice assume ses pratiques discutables en terme de déontologie du journalisme.

Shane Smith, l’insolent CEO de Vice, se gausse bien de ce type de questionnement. La baseline, c’est « l’absurdité de la condition humaine », clame t-il aux rédactions qui l’interrogent sur le succès de son média. En pleine période de crise de la presse…

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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