Roumanie : Iohannis, une victoire pour l’Etat de droit

ANALYSE

Corruption, coups bas accusations ubuesques de complots. Vu de l’étranger, l’élection présidentielle roumaine de 2014 avait tous les ingrédients du scénario nauséabond : C’était sans compter sur deux forces démocratiques de taille, à savoir la rue et la diaspora.

Jamais, dans la Roumanie postcommuniste, un responsable politique issu d’une minorité n’avait encore accédé à la magistrature suprême. Sans doute par peur d’une hypothétique « cinquième colonne ». A 55 ans, Klaus Iohannis, d’origine allemande (1), vient de briser cet état de fait. Déjouant les pronostics, le dirigeant libéral, maire depuis 2000 de la ville transylvanienne de Sibiu (centre), a remporté, dimanche 16 novembre, le deuxième tour de l’élection présidentielle. Qui plus est, avec une confortable majorité (près de 55 % des voix) face à son adversaire, le premier ministre social-démocrate Victor Ponta, de treize ans son cadet.

La diaspora,clef du scrutin

Cette victoire inattendue, M. Iohannis la doit en priorité à la mobilisation massive des jeunes.

La rue appelle la diaspora. Photo : Sanda Gancevici, à Bucarest
La rue appelle la diaspora. Photo : Sanda Gancevici, à Bucarest

Mais pas seulement. « La diaspora éduquée, dynamique et bien intégrée, proche des valeurs européennes, l’a aussi plébiscité », observe Jean-Michel De Waele, spécialiste de l’Europe centrale à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Parmi les trois à quatre millions de Roumains vivant à l’étranger pour des raisons économiques – la Roumanie est le deuxième pays le plus pauvre de l’UE, derrière la Bulgarie –, beaucoup battent froid à M. Ponta, dont ils se disent amèrement déçus. En cause, sa réticence patente à adhérer à l’idéal démocratique européen et à faire pièce à la corruption, prégnante dans le pays.

En de multiples occasions, celui-ci n’a pas ménagé ses critiques contre le parquet anticorruption (DNA), dont le bilan est pourtant encensé par Bruxelles. Et pour cause : ces dernières années, le DNA a poursuivi plus d’un millier de hauts cadres de l’Etat, y compris d’anciens députés et ministres. L’ex-chef du gouvernement, Adrian Nastase, en poste de 2000 à 2004 et mentor de M. Ponta, n’a lui-même pas échappé aux rets de la justice. Pour avoir détourné plus de 1,5 million d’euros dans le cadre du financement de sa campagne présidentielle, il a été condamné en juin 2012 à deux ans de prison ferme.

Outre ses diatribes contre le DNA, Victor Ponta, longtemps favori, a payé le prix d’une campagne populiste dont les relents méphitiques ont rejailli sur sa popularité. L’insistance de l’ancien procureur à stigmatiser les croyances religieuses de son adversaire – protestant dans un pays à 87 % orthodoxe – a fini par se retourner contre lui. D’autant qu’à la différence de la Roumanie pauvre et rurale, très traditionaliste, la Roumanie urbaine et jeune ne souscrit nullement au discours national-orthodoxe.

En cherchant à entraver le vote des citoyens de l’étranger, globalement acquis à la droite, Victor Ponta s’est également attiré les foudres d’une partie de la population. Dimanche, plusieurs ambassades roumaines d’Europe, à Paris, Londres, Munich, Rome ou Vienne, ont ainsi été prises d’assaut par des électeurs furieux, bien décidés à ne pas se laisser voler leur vote. Une colère qui a bénéficié à M. Iohannis, dont le profil discret, voire effacé (peu exubérant, il fuit les caméras de télévision dès qu’il en a l’occasion), a davantage séduit que celui de son rival, nettement plus enclin à la fatuité dans l’entre-deux-tours.

Le président roumain élu (photo : page Facebook N.Iohannis)
Le président roumain élu (photo : page Facebook N.Iohannis)

« M. Ponta a cru qu’il avait gagné avant même que le scrutin ait lieu. Il a usé de pratiques peu recommandables, dans le plus pur style du PSD [le parti social-démocrate, qu’il dirige depuis 2010], n’hésitant pas, par exemple, à essayer d’acheter des maires de l’opposition. Cela a considérablement entamé son crédit », explique M. De Waele. « A une période, il a plu à l’électorat, car il était plus jeune et avait un ton moins ampoulé que les élites politiques précédentes. Lui-même, d’ailleurs, se présentait comme une sorte de modernisateur. Mais très rapidement, il est apparu qu’il servait de porte-voix aux vieux réseaux clientélistes des sociaux-démocrates », poursuit-il.

Malgré sa défaite, qu’il a volontiers reconnue, Victor Ponta a assuré « qu'[il] poursuivrai[t] le mieux possible sa tâche de premier ministre », fonction qu’il occupe depuis mai 2012. Mais il y a fort à parier que les pressions politiques vont se durcir, chez les libéraux comme au sein de son propre parti, pour le contraindre à la démission. « Il est fort probable que, dans son camp, certains ne vont pas lui pardonner d’avoir perdu alors que la victoire semblait assurée. M. Iohannis, en effet, ne disposait pas de l’appui de l’appareil [d’Etat], pas plus que de celui des médias », relève Jean-Michel De Waele, qui prédit, dans le cas où il parviendrait à se maintenir, une « cohabitation extrêmement difficile ».

Séparation des pouvoirs

Pour les détracteurs de M. Ponta, son insuccès exhale en tout cas un parfum des plus savoureux. Car ils estiment qu’un triomphe aurait placé tous les pouvoirs entre ses mains et lui aurait permis ipso facto de vassaliser la justice. Outre le fait d’avoir le dernier mot sur les questions de politique extérieure et de défense (articles 91 et 92 de la Constitution de 1991, révisée en 2003), le président dispose en effet du pouvoir discrétionnaire de nommer juges et procureurs (article 94). De quoi fragiliser à coup sûr l’Etat de droit, à l’heure où la démocratie en Europe centrale est déjà malmenée, comme le prouve l’exemple hongrois.

Dès après l’annonce des résultats, Klaus Iohannis a semblé désireux de jouer la carte de l’apaisement. « La Roumanie que nous aspirons à voir émerger n’est ni belliqueuse ni revancharde », a-t-il écrit sur sa page Facebook. Animé par un fort tropisme occidental, cet ancien professeur de physique dans le secondaire, héraut de la lutte anticorruption, a fait de la transparence et de l’indépendance de la justice les deux principaux axes de son mandat de cinq ans. Peut-il honorer ces deux promesses ? Pas sûr car, même s’il jouit désormais d’une forte légitimité, il ne dispose pas de majorité parlementaire. De fait, le gouvernement conserve la maîtrise du jeu. Sans son appui, le nouveau chef de l’Etat, malgré ses prérogatives, apparaît comme largement diminué.

Pour autant, M. De Waele demeure optimiste : « In fine, le fait marquant de cette élection est le formidable élan citoyen qui s’est exprimé dans les urnes. Les Roumains ont clairement rejeté l’ancien système, populiste et gangrené, et affirmé leur volonté d’évoluer vers plus d’Etat de droit. Ce souffle démocratique remarquable ne s’était pas vu depuis vingt-cinq ans et la chute de la dictature de Ceausescu… »

Par Aymeric Janier, journaliste au Monde, spécialiste des relations internationales, et auteur du blog « Relations internationales, Etats critiques ».

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(1) Les premiers colons allemands sont appelés vers 1150 par le roi de Hongrie Géza II (1141-1162) pour défendre la frontière orientale de son royaume contre les attaques des Tatars (hordes mongoles), puis des Turcs. Aujourd’hui, la minorité allemande représente moins de 1 % de la population (contre 9-10 % pour la minorité hongroise).

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Aymeric Janier

Aymeric Janier

Aymeric Janier est journaliste, notamment au Monde, et spécialiste des relations internationales. Il est l'auteur du blog "Relations internationales, états critiques".

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