Crise des médias : on ne rit plus

Papier actualisé le 12 janvier 2015 

En 2014, les médias auront diffusé les formes les plus fantasques de rumeurs, d’informations erronées, de propos de rabatteurs d’opinions. Tout en se prenant terriblement au sérieux.
Au delà d’une propension à se faire l’écho du bruit qui court, la presse aussi bien que les autres canaux d’information subissent l’impact d’une crise de la raison dans la société. Une crise de la raison qui est aussi une crise du rire. 

Lundi 5 janvier 2015, Mark Zuckerberg, le jeune DG de Facebook, décide de créer en grande pompes un club de lecture sur son réseau social.  « Les livres vous permettent (…) de vous immerger dans un sujet plus profondément que la plupart des médias aujourd’hui. », promet, d’un ton sentencieux le post-adolsecent, réhaussant ainsi d’un cynisme glaçant l’image de sa marque. Comme si Facebook n’avait pas sa part de responsabilité dans le tournant « people » et « gossip » qu’ont pris les sites d’information ces cinq dernières années.

L’entreprise de Zuckerberg – qui pourrait déboucher sur un partenariat juteux entre Facebook et Amazon – tire profit d’une réelle crise de confiance dans la valeur informative et culturelle des médias.

Charlie Hebdo, journal sans pub, souffrait de grandes difficultés financières avant l’attentat du 7 janvier. Le Monde Diplomatique, Terra Eco, et, dans une moindre mesure, Libération, restent sur la sellette. Des titres de presse qui s’efforcent de proposer un regard critique sur la société.  Mais cela, qui s’en émouvait franchement avant la tuerie ?

Crise de la raison, crise du rire

Beaucoup se contentent aujourd’hui d’absorber l »infobésité, diffusée massivement sur Facebook, ce fast food géant ouvert 24h/24.  La presse d’investigation et de critique, exsangue, est-elle condamnée à délaisser la rigueur de l »analyse et la précision insoupçonnée du trait  burlesque ?

Nous pourrions avancer que les réseaux sociaux américains n’encouragent ni à l’exercice du jugement raisonnable, ni à cet humour pétri de raison qu’on nomme en France le second degré. Les « selfies », les « statuts » : que de publications  narcissiques et prétentieuses, dénuées de volonté de rire, puisque conçues de près ou de loin comme des instruments d’autopromotion. Comment aiguiser son esprit critique par rapport à ce qu’on lit, mais comment, aussi, apprendre à se critiquer  soi-même lisant ? 

Mark Zuckerberg
Mark Zuckerberg

Crise des médias, crise de la raison 

« Ces vidéos attribuées à des membres de Daech sont-elles un montage ? » ;  « Nabilla, non mais allo, tu termines dans un cour d’Appel ?! » ; « Dépêche AFP : le tigre de Seine et Marne n’était qu’un gros chat. » L’année 2014 des médias aura été boursouflée de baudruches.

Derrière la tentation de la rumeur et du buzz, il se développe une tendance, à savoir celle du nihilisme d’apparence rationnelle, fait remarquer le journaliste Cyrille Frank, dans son article « Désinformation et rumeur, notre pire ennemi, c’est nous ! » (MédiaCulture, 03/01/15). Ce mouvement de lame de fond correspond à un rejet de tout raisonnement scientifique ou argumentation logique. Tout en feignant un grand sérieux.

Le « consommateur de médias » d’aujourd’hui cherche moins à écouter qu’à entendre, et à plus forte raison, à se faire entendre.

Pris dans le flux d’informations et perdu dans la diversification des registres de l’information, le lecteur nourrit le paresseux désir de trouver immédiatement des réponses à des interrogations qu’il n’a d’ailleurs même pas nettement formulées en son esprit.

A la faveur des nouvelles technologies d’algorithmes de prédiction, le lecture réduit la raison à une simple faculté de prévision. Si le journaliste ne prévoit ou ne prédit pas ce qu’il faut, s’il laisse passer une once d’incertitude, c’est qu’il est mauvais. Peu importe l’acuité de ses observations, la prudence de son jugement ou la finesse de son raisonnement. Il ne doit pas interroger les faits, il doit les maîtriser.

Or, la raison, ce n’est pas des assemblages logiques dénués de tout ressort humain. La raison, c’est l’humanité même, et l’humour en est inséparable. L’humour satirique est d’ailleurs une manifestation efficace de la raison.  « L’humour est là pour lutter contre l’obscurantisme », nous rappelle à cet égard le dessinateur de presse Luz, plume à la main dans les locaux de Libé au surlendemain de l’attentat qui a causé la mort de 12 personnes à Charlie Hebdo.

L’esprit de critique a remplacé l’esprit critique 

Fait significatif : la critique populaire actuelle adressée aux journalistes consiste de moins en moins souvent dans une saine prudence exercée devant les images ou les récits. Elle tend à se rétracter dans l’expression d’une défiance vague et générale envers toute production médiatique. « La télé nous ment : la Corée du Nord n’existe pas, en fait, tous les reportages sont réalisés en Alaska, où habitent également Ben Laden et Michael Jackson, qui exploitent un puis de pétrole sous les ordres d’un émir qatari ».

Par le jeu de faux syllogismes, les nouveaux « théoriciens » du complot tentent d’inverser les rôles. C’est ce qu’il s’est passé quand, au début de l’année dernière, une partie de l’opinion s’est fait l’avocat de Dieudonné. Là encore, qui feint d’utiliser la raison est étranger à toute forme d’humour. « Peu importent les éléments dont on dispose pour démontrer l’antisémitisme dogmatique de Dieudonné. Ses défenseurs lui trouvent des excuses : il s’agit de manipulations médiatiques, de déformations… Non, c’est lui le vrai résistant au “système” »observe Cyrille Frank, dans l’article cité supracql

Ce qui est paradoxal, c’est que plus l’opinion porte grief aux médias de mentir et de manipuler, plus elle est prête à accueillir des reportages à l’emporte-pièce, des rumeurs et des images grossièrement arrangées. En effet, si l’on devient obsédé  on perd de vue le véritable esprit critique, et notre cerveau n’est plus disposé qu’à jeter un oeil approbateur ou désapprobateur sur ce qu’il reçoit. Face à l’information, qui est complexe, parfois inexacte, à compléter ou incertaine, il n’y a plus de questionnement, de remise en question, mais un simple jugement fermé : je valide ou j’invalide ; oui ou non.

Husserl, dans « La crise des sciences européennes », en 1936, prévenait qu’à force de perdre foi dans la raison, dans la science et dans les savants, la société offre une place  à tous les prestidigitateurs verbaux et aux redresseurs de torts.

La haine de la raison et du raisonnable 


La critique populaire des « savants » ne sert plus de garde-fou à l’arrogance que s’autorisent fréquemment les intellectuels, ni ne vise plus véritablement le mal qu’ont traditionnellement ces derniers à se réinventer.

Le politique, le chercheur, le juriste, l’expert , le journaliste, éventuellement le communiquant ou le consultant : autant de figures du savoir qui sont accusées d’escroquerie intellectuelle par le tribunal populaire que forment la rue et les réseaux sociaux.

Voleur du du fameux skepteron que l’on tend, chez Homère, pour donner la parole, le « sachant » passe pour celui qui est mandaté par une infime fraction de la société pour parler à la place des autres. Le pouvoir des mots ne résiderait pas  dans les propriétés intrinsèques du discours rationnel lui-même, mais dans les conditions sociales qui entourent cette prise de parole usurpée. Face à cette injustice, il n’y a qu’une solution : assiéger les médias et faire entendre son intolérance, son « ras le bol », comme le vulgarisent sur les écrans Eric Zemmour ou  Marine Le Pen.

Cette forme contemporaine de l’anti-intellectualisme traditionaliste séduit dans un contexte où  le principe de l’équité des citoyens devant une instruction de qualité et garante d’une dignité sociale peine à prévaloir en Europe et aux Etats-Unis. Ces diatribes assimilent le « bien-pensant » au « bien né ». Celui qui raisonne est raisonnable, étant donné qu’il ne subit pas les contingences pénibles de l’existence. Une assertion facile et infondée.

Là encore, au lieu de moquer pour prévenir, on préfère un discours pseudo-rationnel qui incite à la haine.

La disparition de la culture scientifique 

Sur le plus long terme, la disparition progressive d’une culture scientifique dans la formation intellectuelle des citoyens participe également de ce mépris pour le savoir. A l’école et dans les médias, la science semble se réduire de plus en plus à des débats d’opinion où les sciences sont sommées de répondre à des questions du genre : A quoi ça sert ? Est-ce bien ou mal ? Qu’en est-il de la responsabilité des « scientifiques » ?  Et les manipulations génétiques ? Et le réchauffement de la planète ? Ce n’est assurément pas avec de tels débats et avec de telles questions qu’on pourra s’instruire et acquérir une culture scientifique. « Les questions qui font une culture scientifique sont celles qui viennent des sciences elles-mêmes. Et c’est ainsi qu’il existera des savants dans l’avenir », fait valoir Alain Chauve, chercheur et inspecteur de Philosophie à l’Académie de Paris.

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Il faudrait alors que les sciences elles-mêmes soient créatrices d’une culture, qu’elles aient le pouvoir de donner naissance à une culture et de se constituer en culture scientifique, c’est-à-dire qu’elles ne restent pas seulement l’affaire d’un milieu de savants qui débattent de leurs travaux dans des Universités, des laboratoires, des colloques, des séminaires ou des congrès de spécialistes. Car la culture scientifique n’est pas une culture spécialiste, bornée ; c’est tout simplement la culture de la raison, sans laquelle s’installent tous les préjugés.

Reste que l’anti-intellectualisme et le déni de raison n’est pas chose assumée par une société où les gens sont globalement instruits. La littérature et le savoir sont des mots qui restent encensés d’un sentiment positif. Mais comment lit-on et que lit-on quand on est soi-même demandeur de lire tout en étant évidé de culture scientifique ?

The End of Power
The End of Power

Pour ouvrir la première page de son club de lecture, Zuckerberg n’a pas choisi un classique de la littérature mais un récent ouvrage politique pétrie d’ultra-libéralisme américain et de certaines théories anarchistes de droite : The End of Power, de Moises Naim (Basic Books, 2014), ex-rédacteur en chef de la revue Foreign Policy.

« Un livre qui explore comment le monde change pour donner aux individus une part du pouvoir qui était traditionnellement détenu par les grands gouvernements, les armées et d’autres organisations », justifie Zuckerberg sur sa page Facebook au sujet de son petit livre bleu à la couverture rouge.

Comment en rire ?

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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