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Après Charlie : la liberté d’expression à l’épreuve de ses caricatures

– ANALYSE –

Liberté. Mot sacré au pays de Voltaire et de la République. Un principe qui n’est pourtant pas à l’abri des attitudes paradoxales, voire des lectures caricaturales, comme le montrent les diverses réactions en France et à l’étranger devant la parution du dernier numéro de Charlie Hebdo, en une duquel le prophète Mohamed est à nouveau représenté. 

 

 Cette presse qui montre la une de Charlie et celle qui s’y refuse 

A peine le soleil avait t-il quitté la marche du dimanche 11 janvier que les journaux du monde entier saluaient la République d’une sincère amitié. Chacun d’une façon qui a ironiquement révélé la diversité des appareils judicatoires en matière de liberté de la presse dans les différents Etats du monde. La divergence des sensibilités, aussi.

La presse française aura quasi-unanimement fondé sa lecture des événements sur  l’article XI de la Déclaration des droits de l’hommes, préambule de la Constitution de la France, qui stipule tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Mais, la presse étrangère a parfois fait valoir d’autres arguments  en se demandant si les journaux devaient reproduire ou non les caricatures de Charlie.

Le New York Times, par exemple, a pris la décision de ne pas publier les dessins de Charlie Hebdo, jugés « controversés » par la direction, et ce malgré la médiation de Libération. Les caricatures réitérées du prophète Mohamed sont de nature à offenser certains de nos lecteurs, quand bien même nous les reproduirions à titre informatif, a fait valoir la direction du journal  américain, raillé en France pour fait de couardise. Le quotidien a par voie de conséquence pris le parti de livrer à leurs lecteurs une description minutieuse  des dessins.  « Il ne faut pas que le droit de publier la une de Charlie Hebdo devienne une obligation, car nous serions alors en pleine contradiction.« , avertissent pour leur part certains observateurs contactés par la rédaction d’Intégrales Mag. (lire aussi notre enquête Intégrales Mag avec le New York Times : « France : comment ça va avec la terreur ») ?

Enfin, comme le remarque Alice Anthaume, le débat qui agite la presse autour de la publication des caricatures de Charlie met au jour une fraction entre, d’un côté, la posture des médias traditionnels et, de l’autre, la « culture transversale des rédactions numériques » qui ont, elles, publié les caricatures. C’est le cas de The Daily Beast, Buzzfeed, Politico, Slate.com, The Huffington Post, et Vox.(Slate, WIP, « Montre ou ne pas montrer les caricatures de Charlie Hebdo » ).

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La République des kiosques

Toujours est-il que la polémique d’ampleur internationale à laquelle a donné lieu la une du n°1178 de Charlie Hebdo a entrainé une augmentation inattendue de la demande.

 Mercerdi, jour de la réédition de Charlie Hebdo, les points de vente de la presse sont congestionnés de files d’attente inhabituelles – en France, mais, de manière non moins remarquable en Angleterre. On réimprime Libé plusieurs fois par jour, comme dans les grandes heures de France Soir. Les français redécouvrent leurs kiosques, après s’être laissés à cette profusion de l’information, gratuite, obèse, abstraite ; information à qui l’on avait comme violemment nié l’existence matérielle et humaine. Pendant dix ans, l’on avait cessé d’acheter la presse papier pour se mettre à consommer gratuitement des  » contenus ». On en avait presque oublié la lumière qui éclaire un dessin sur une table.

Le numéro de Charlie hebdo, daté du mercredi 14 janvier 2015, devrait battre le record de tirage pour un journal édité en France : 3 millions d’exemplaires ont été imprimés, et plus de 4 millions supplémentaires devraient l’être pour faire face à la demande. Le numéro 1178 a également été traduit dans 16 langues et expédié dans 25 pays acquéreurs. Les titres de la presse nationale et régionale, relais des événements, ont bénéficié d’un « effet Charlie » collatéral : le 8 janvier, Libération a multiplié ses ventes globales en kiosques par 5, Les Echos et Le Figaro par 2, Le Parisien de 50% et Ouest France de 36%. Autre effet Charlie, peut-être plus durable :  dimanche, dans les manifestations, l’intersyndicale des journalistes a été très applaudie.

fendre la liberté de la presse ne se réduit pas à acheter son numéro de Charlie. Le paradoxe était  flagrant mercredi matin, aux kiosques qui entourent la place de la République : des centaines de personnes partaient avec le même journal sous le bras…un cliché qu’on aurait pu prendre sous un régime autoritaire ! «Demain quand vous achèterez Charlie, achetez aussi un autre journal », avait pourtant prévenu mardi Luz, un des dessinateurs de presse à Charlie Hebdo qui a échappé à la fusillade du 7 janvier.

Où va mener cette galvanisation ? N’entre t-elle pas en contradiction avec « l’esprit Charlie ? » « Les médias ont fait une montagne de nos dessins alors qu’au regard du monde on est un petit fanzine de lycéen » avait rappelé le journaliste au lendemain de la tuerie.

A man holds a giant pencil as he takes part in a Hundreds of thousands of French citizens solidarity march (Marche Republicaine) in the streets of Paris

Par delà les symboles

 Mercredi 7 janvier, des terroristes se sont attaqués au journal satirique Charlie Hebdo, qui est une représentation de la presse libre. Cette semaine, politiques et journalistes ont été amenés à s’approprier de nombreux symboles de la démocratie et de la République. Toute la semaine, les actions du gouvernement sont essentiellement tournées vers le symbolique et l’exemplarité. On pense, notamment, à la naturalisation solennellement médiatisée du jeune malien Lassana Bathily pour fait de bravoure pendant la prise d’otages dans l’Hyper Cacher.

La presse française et internationale ont de la même façon largement usé du ressort du symbole de la démocratie, incarnées par deux fameuses photographies rebaptisées par les internautes  » le crayon guidant le peuple ». Jeudi 15 janvier, L’Obs a repris dans sa une le cliché « Nation », exécuté par le photographe indépendant  Martin Argyroglo.

Dans de nombreux discours et débats qui ont suivi les actes de terreur, la République a été évoquée en ses principes directeurs et inaliénables. Mais maintenant, comment les réinvestir de sens ?

Marianne au crayon - dessin de Clara Schmelck, Intégrales Productions
Marianne au crayon – dessin de Clara Schmelck, Intégrales Productions

Le risque est d’embaumer les mots et les répéter de manière dogmatique au lieu de les discuter, de les ré-expliquer, de les critiquer , pour ne jamais donner aucun gage aux contempteurs de la liberté, d’une part, de l’autre, à ceux qui, arborant le hashtag #JeSuisKouachi, la confondent avec l’appel licencieux à la haine.

A Alger, vendredi, en signe de désapprobation suite à la sortie du nouveau numéro de Charlie dans tout le Maghreb, plusieurs milliers de personnes  ont réclamé « le respect du prophète », et prévoient d’entamer de nouvelles marches la semaine prochaine. « Ce n’est pas le blasphème le problème, c’est l’offense faite aux musulmans », expriment certains manifestants. Un point de vue largement méprisé par la presse française, estiment-ils.

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Réapprendre à vivre ensemble notre liberté d’expression

La liberté d’expression s’arrête t’elle là où commence l’offense ? « Oui », répondent en choeur le pape, la direction du New York Times et les étudiants algériens rencontrés pendant la manifestation de vendredi. « Non », rétorquent Marianne et le journal turc Cumhuriyet, qui a reproduit des dessins de Charlie, assumant le risque d’être l’objet d’une enquête judiciaire ouverte par le parquet d’Istanbul.

Le plus urgent, pour les citoyens, est sans doute de réapprendre à vivre ensemble leur liberté d’expression. Un défi, à l’heure de Twitter, dont l’inepte algorithme plaçait, le soir même des attentats, le hashtag #JeSuisKouachi sur la même liste de recherche que #JeSuisCharlie.

Doit-on exiger de Twitter France qu’il interdisse toute publication faisant l’apologie du terrorisme ? Nous voilà face au tonneau des danaïdes, car nous sommes inéluctablement dans un espace ouvert.Le plus probant serait, qu’en amont, internet et ses codes soient au cœur de l’éducation. « Pas seulement comme moyen d’apprendre mais comme outil de savoir et de sociabilité. » avance David Lacombled, délégué à la stratégie de contenus d’Orange président d’Interactive Advertising Bureau (IAB).

En plein siècle des Lumières, Kant, dans ses Fondements pour la métaphysique des moeurs, expliquait que le plus engageant n’était pas de se parler les uns aux autres, mais de parler les uns avec les autres. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, on a l’habitude de confronter nos opinions respectives, mais cela n’est pas la même chose que d’avoir le courage de construire un dialogue à plusieurs voix. Il nous reste à utiliser internet comme instrument de sociabilité, et de l’apprendre aux plus jeunes.

C’est dire que ma liberté d’expression ne s’arrête pas là où commence celle des autres, mais qu’elle commence où commence celle des autres.

A lire aussi sur l‘Atelier des Médias de RFI  : » Comment aller au delà des symboles ? »

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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