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Quand la société désinnocente le smiley

Le récent recours de l’émoticône comme élément de preuve dans des procès aux Etats-Unis veut montrer que le smiley n’est pas si innocent qu’il n’y parait. 

 Le premier sourire jaune est apparu dans les colonnes du New York Herald Tribune du 10 mars 1953, et a connu un regain de gloire avec les débuts de l’internet, et de MSN, plus particulièrement. La pastille permet de perforer l’échange textuel, d’éviter aux interlocuteurs de déposer la trace écrite d’un sentiment, d’une injonction ou d’un aveu.

Dès que nous sommes à court de mots, nous congédions notre interlocuteur d’un smiley.

En terme sémiologiques, l’émoticône n’est même pas un signe, elle est un signal. Le smiley n’a ni la concision d’un vocable, ni la force d’un symbole métaphorique. Il n’indique pas, mais marque au contraire le refus d’indiquer. Le smiley, positif ou négatif, est employé en réalité le plus souvent pour se dégager, et donc en même temps de se désengager d’une conversation sans avoir à répondre de cette fuite.

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Le smiley, un moment du dialogue ?

Sauf que depuis MSN, le jeu d’émotiones s’est enrichi, conférant du même coup à cette image le pouvoir de se transformer en un moment du discours dialogique. Conçu au départ pour éluder la rédaction d’une phrase complète, voilà que le smiley en vient progressivement à faire à nouveau appel à l’écrit, encourageant un mode original d’extériorisation de ses sentiments.

Les échanges sur les messageries des plate-formes sociales le montrent : de plus en plus, le smiley prend l’aspect d’une figure stricto sensu, et devient  l’occasion d’une interaction originale entre le verbe et l’image, dans le cadre d’un dialogue qui présenterait une plus grande richesse encore qu’un échange de phrases nues.

De l’Emoticone comme preuve 

Et si un smiley était finalement assez expressif pour changer le cours d’un procès ? En janvier dernier, s’est déroulé le procès de Ross W. Ulbricht, le créateur présumé du site Silk Road. Ce marché noir du web permet l’achat et la vente de drogues illicites. L’avocat de Ross W. Ulbricht a insisté pour que la Cour prenne en compte les « émojis » insérées dans les conversations de son client.

Signe que les émotiones peuvent en dire beaucoup sur les intentions de l’auteur. Au point de servir de preuve à charge ou à décharge.

Fraction sociale

Sur-investie d’intentionnalité, l’émoticône serait-elle entrain de devenir un levier de tension sociale ?

En avril 2015, l’application de messagerie instantanée Snapchat a « réhabilité » la fonction « meilleur ami » qui avait été supprimée, au moyen d’émoticônes permettant de classer les amis en fonction de leurs interactions. « Un risque de créer un « système de caste » chez les adolescents », avertit Nathalie Nadaud-Albertini, chercheuse au Centre d’Etude des mouvements sociaux à l’EHESS.

On peut penser enfin aux émoticônes ethnicisées qu’Apple a cru bon de développer en mars. Snapchat montre bien qu’elles sont souvent utilisées par les adolescents à des fins malveillantes de stigmatisation.

Sa couleur vive et sa rondeur enfantine avait fait du smiley un marqueur universel de candeur bienveillante. Pour le rendre plus expressif, les internautes l’ont depuis chargé d’intentionnalité. Au prix de lui faire perdre son innocence.

 

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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