Migrants : l’indifférence européenne

DOSSIER SPÉCIAL

Décidément, la série noire des naufrages en mer ne semble pas connaitre de trêve. Après ceux survenus dimanche et lundi dans les eaux méditerranéennes, une nouvelle embarcation était à nouveau en train de sombrer en Méditerranée ce lundi midi, selon des informations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui aurait reçu un SOS. Une tragédie de plus qui prouve que les politiques européennes -ou plutôt l’autisme de l’UE qui s’est contentée de fermer ses frontières à l’est- ont été de nature à aggraver la situation humanitaire de ces migrants, originaires généralement de pays traversés par des conflits. Revenant sur la question ce dimanche, François Hollande, le président français, a jugé que les passeurs eux-mêmes étaient en cause, les qualifiant de « terroristes ». Retour sur ce dossier épineux qui fait dire à certains que « les victimes d’aujourd’hui sont celles que l’Europe aurait du protéger hier »…

« Ceux qui mettent des personnes sur les bateaux, ce sont des trafiquants, ce sont sans doute même des terroristes, parce qu’ils savent parfaitement que ces bateaux sont pourris et qu’ils vont même les détruire en pleine mer et mettre des centaines de personnes en danger, en l’occurrence, là, en danger de mort ».

 

Ces mots, lourds de sens, ont été prononcés par le chef de l’état français ce dimanche sur Canal+. Revenant sur les dernières tragédies en Méditerranée dont la plus meurtrière a très probablement causé la mort de près de 700 migrants, François Hollande s’est exclamé, le verbe haut, que le temps de l’action était venu, à l’échelle européenne.

« Depuis le début de l’année, on assiste à une accélération », a déploré le Président français. « La Méditerranée est une mer qui nous est commune, donc nous devons agir », a-t-il claironné.

Confondre terrorisme et criminalité organisée n’a pourtant rien d’anodin. Comme nous l’explique ce correspondant d’un grand quotidien européen qui préfère garder l’anonymat, le trafic mis en place depuis des décennies par les filières clandestines des passeurs n’a pas grand chose à voir en définitive avec le terrorisme :

« En Libye, explique-t-il, il n’y a pas de système pyramidale de la filière de clandestins. On a plutôt à faire à une succession d’artisans : toubous/touaregs – Arabes – Amazighs (quand les clandestins décident d’embarquer sur des bateaux affrétés depuis les villes de l’ouest du pays, comme Zouara). Chacun des passeurs a ses contacts propres. Après, bien entendu, il y a de grosses filières. Mais si par « terroristes » le Président français entend EI (organisation de l’Etat islamique, ndlr), la réponse est non ou alors vraiment à la marge. Ceux-là agissent plutôt dans les filières de la drogue », conclut-il.

Dénués souvent de scrupules, les passeurs libyens n'hésitent pas parfois à fanfaronner sur les réseaux sociaux, exhibant comme c'est le cas ici, des valises de billets pour montrer les bénéfices qu'ils tirent de leurs trafics
Dénués souvent de scrupules, les passeurs libyens n’hésitent pas parfois à fanfaronner sur les réseaux sociaux, exhibant comme c’est le cas ici, des valises de billets pour montrer les bénéfices qu’ils tirent de leurs trafics

Réagir, trop tard mais quand même, à présent que les chiffres de la mortalité de ces migrants en mer explosent, et alors que les associations françaises et européennes militant notamment en faveur du droit d’asile tirent depuis des années la sonnette d’alarme, invitant les états à adopter une vraie politique concertée pour éviter la multiplication des ces hécatombes.

Si le désaveu des états européens incapables à ce jour de proposer une réponse politique humaine et respectueuse de leurs engagements en matière d’asile est patent, les migrants (notamment chrétiens) affrontent désormais d’autres difficultés -en plus du risque de périr en mer-, car à présent l’Etat islamique (EI) apparaît lui aussi déterminé à se dresser sur la route de ces infortunés du sort, qui tentent de rallier nos côtes en passant par la Libye, toujours en proie au chaos.

Preuve en est avec la dernière vidéo publiée dimanche 19 avril sur les réseaux sociaux, et dans laquelle les fondamentalistes filment l’assassinat d’une vingtaine d’hommes désignés comme des adeptes de « l’Eglise éthiopienne ennemie ». Selon le gouvernement éthiopien, ces migrants auraient été interceptés en Libye.

 

Gerry Simpson est chercheur pour l'ONG Human Rights Watch
Gerry Simpson est chercheur pour l’ONG Human Rights Watch

Gerry Simpson,  chercheur senior à la division Droits des réfugiés de Human Rights Watch, suit depuis de nombreuses années cette problématique :

« François Hollande ne peut pas être plus dans l’erreur en faisant une telle déclaration. Les réfugiés qui prennent part à ces embarcations ne font rien d’autre que de tenter d’échapper à la guerre, aux violations des droits de l’homme qui font rage dans leurs pays respectifs, ainsi qu’à la pauvreté. Et par conséquent, ils paient des passeurs pour leur permettre de regagner l’Europe par bateau. L’UE a fermé ses frontières orientales en Bulgarie, en Grèce et ailleurs, laissant de facto les Syriens et les autres sans aucune autre alternative que de monter dans des bateaux en provenance de Libye et de Turquie », soutient-il à Intégrales Mag.

Véritable "mur de séparation", la cloture de barbelés érigée entre la Bulgarie et la turquie pour empêcher l'afflux de migrants sur le continent européen a coûté la bagatelle de 5 millions d'euros. Image : France 24.
Véritable « mur de séparation », la cloture de barbelés érigée entre la Bulgarie et la turquie pour empêcher l’afflux de migrants sur le continent européen a coûté la bagatelle de 5 millions d’euros. Image : France 24.

 

En début d’année dernière, la Bulgarie a en effet érigé un mur de fils barbelés, d’une hauteur de 3 m, et qui s’étend sur une zone de 33 km de long, et ce grace à des crédits européens dédiés. Vassil Marinov, vice-ministre de l’intérieur, déclarait sans rire à ce sujet qu’il ne s’agissait en rien de repousser des réfugiés dont personne ne veut en Europe, mais plutôt de leur permettre de rejoindre d’autres points de contrôle, pour juguler un tant soi peut les entrées sur le territoire.

Faisant office de pays le plus pauvre de l’UE, la Bulgarie manque certes cruellement de centres d’accueil autant que de personnel pour traiter les demandes d’asile, mais le budget alloué à la construction d’un tel mur de barbelés (approximativement 5 millions, dépensés par le ministère bulgare de la défense mais à partir de crédits européens) aurait, selon de nombreux spécialistes des droits de l’homme et ONG, du et pu être utilisé ailleurs. Ou du moins autrement.

C'est sur l'une de ces embarcations de fortune que les migrants en partance pour l'Europe se retrouvent généralement entassés.  Une place se négociant autour de 800 euros par réfugié. Photo : Intégrales Mag
C’est sur l’une de ces embarcations de fortune que les migrants en partance pour l’Europe se retrouvent généralement entassés.
Une place se négociant autour de 800 euros par réfugié. Photo : Intégrales Mag

Avocat spécialisé dans le droit des étrangers, Claire Zoccali enfonce le clou, confiant même ce lundi à Intégrales Mag que l’autisme des états européens reflète en fait une autre réalité :

« Les états membres de l’Union européenne ont fait le choix d’une politique commune en matière d’asile et d’immigration, celle de faire de l’Europe une forteresse inaccessible. Les embarcations de fortune comme celles qui ont coûté la mort d’un millier de personnes ces derniers jours sont le résultat d’une politique de cadenassage des frontières européennes ; fermer l’accès au territoire européen permet de ne pas se sentir responsable et juridiquement lié par les textes internationaux, et notamment la convention de Genève relative au statut des réfugiés et ses protocoles additionnels. Parce qu’ils ont signé cette convention, ces mêmes états se sont engagés à la respecter et à la faire respecter en toutes circonstances. La mise en œuvre effective de cette convention relève de leur seule responsabilité. Faire de l’Europe une forteresse, préférer aux opérations de sauvetage en mer des opérations de contrôle, revient à faire de ce texte fondateur et des valeurs qu’il sous-tend une simple déclaration d’intention. Il s’agit aujourd’hui pour les États membres de l’Union européenne d’assumer seuls les conséquences de cette politique.« 

C’est aussi le sentiment qui prédomine à la CIMADE, association oecuménique d’entraide qui accueille et accompagne les étrangers depuis plus de 70 ans. Eva Ottavy, responsable commission Solidarités Internationales, dénonce la perversité de la politique de dissuasion mise en place en Europe :

 

« L’Europe et ses États membres sont responsables d’une politique de fermeture aux étrangers. Ainsi, ne pouvant pas accéder au territoire européen régulièrement, les personnes prennent des routes de plus en plus longues et de plus en plus dangereuses, qui les poussent à prendre des embarcations de fortune. Les États membres européens ne réfléchissent que par le prisme de la fermeture pensant que cela va dissuader les personnes de venir. Les frontières sont de plus en plus fermées et nous avons de plus en plus de morts. L’effet de dissuasion attendu ne fonctionne donc pas. Il faut arrêter de penser que l’on peut empêcher des gens d’aller et venir, notamment des personnes qui sont prêtes à tout pour passer, même à perdre la vie. 

Les États membres et l’UE ne peuvent plus se cacher derrière leurs larmes à chaque naufrage, ils sont également responsables. Ils pourront mettre en place autant d’opération de sauvetage qu’ils le souhaitent, le coeur de la question n’est pas là (le sauvetage est une obligation internationale à laquelle personne ne peut déroger en mer, c’est le minimum), il est bien dans l’essence même des politiques migratoires européennes: le renforcement des contrôles et la fermeture. Il faut des politiques d’ouverture pour permettre la circulation des personnes, sans cela nous pourrons continuer à compter les morts et disparus aux frontières. »

 

Si Bernard Kouchner, ancien chef de la diplomatie de Nicolas Sarkozy est allé un peu plus loin ce lundi matin, proposant la création d’une flotille européenne de secours, c’est probablement parce qu’il garde à l’esprit qu’il revenait à l’Europe d’appliquer le plan Mare Nostrum mis en place entre octobre 2013 et octobre 2014 par le gouvernement italien pour faire face au flots de réfugiés.

Sur une plage de l'ouest libyen. Photo : F.A (Intégrales Mag)
Sur une plage de l’ouest libyen. Photo : F.A (Intégrales Mag)

Une opération intervenue suite à la tragédie de Lampedusa et qui avait coûté la vie à plus de 400 personnes. Objectif de ce dispositif : sauver le plus grand nombre de vies grâce à une surveillance permanente des côtes, en particulier autour du détroit de Sicile. Problème : l’Italie a fini par l’abandonner, faute de moyens bien sûr, mais aussi en l’absence de soutien logistique et financier des états membres de l’UE. 

 

« On a laissé depuis trop longtemps les Italiens gérer ce problème seuls, en accueillant notamment comme ils peuvent tous ces naufragés. On peut leur dire merci. Mais dans cette affaire, l’Europe est coupable de non-assistance à personne en danger, elle nous fait honte », s’est indigné ce matin le co-fondateur de l’ONG Médecins sans Frontières, dans un entretien accordé au Parisien

 

Bernard Kouchner propose en 2015 la création d’une flotille européenne de secours, l’initiative est évidemment louable, mais elle ne saurait nous faire oublier que son gouvernement avait été lui-même incapable de faire adopter une telle mesure sur le plan européen, à la fin des années 2000.

Comble pour cette organisation internationale qu’est l’UE qui entendait reprendre le flambeau de la mission Mare Nostrum (qui avait permis de secourir plus de 150.000 personnes et d’arrêter 351 passeurs), et qui a finalement opté pour l’opération Triton dotée d’à peine 3 millions d’euros de crédits (et présentée comme une sorte de prolongement de l’opération Mare Nostrum), l’exercice a littéralement fait chou blanc. Car les passeurs -qui rechignaient il y a quelques mois à faire embarquer les migrants dans des petits bateaux fragiles- ont à nouveau les mains libres.

Dans un entretien exclusif accordé à Intégrales Mag en fin d’année dernière et encore jamais diffusé, Omar el-Hassi, Premier ministre du gouvernement islamiste d’Aube libyenne, reconnaissait déjà à l’époque qu’il y avait urgence :

(traduction en cours)

Nécessité d’agir au plus vite, au moins une question qui semble mettre tout le monde d’accord, l’UE venant tout juste de convoquer un sommet exceptionnel sur la questions des migrants prévu ce jeudi.

Quitte à ce que d’autres hommes et femmes ne connaissent le même sort tragique d’ici là…
VOIR AUSSI :
– Libye, un pays dans le chaos (Reportage de Farouk Atig, rédacteur en chef d’Intégrales Mag, pour Paris Match)

 

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Farouk Atig
Farouk Atig, grand reporter, dirige Intégrale

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