DNI : la rhétorique commerce équitable de Google agace la presse européenne

C’est à deux heures de Paris, à Londres, que Google a présenté, mardi 28 avril, son nouveau fonds paneuropéen pour « soutenir le journalisme de qualité » par « la technologie et l’innovation ». Une rhétorique qui agace de bon droit la presse européenne. 

Mi 2016, le Fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP) cessera d’être effectif en France, pour laisser place à Digital News Initiative (DNI), doté de 150 millions d’euros pour trois ans. Huit éditeurs sont concernés par la DNI : Les Echos en France, Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Zeit en Allemagne, The Financial Times et The Guardian au Royaume-Uni, NRC Media aux Pays-Bas, El Pais en Espagne, La Stampa en Italie. La liste pourrait s’ouvrir à partir de 2016 à de nouveaux titres de presse, à savoir à davantage d’hebdomadaires et à des journaux d’Europe de l’Est.

Communication condescendante

« L’élargissement du fonds français au niveau européen était une question de « cohérence », a avancé Carlo D’Asaro Biondo, président des partenariat stratégiques Europe de Google, en guise d’introduction généreuse à sa péroraison londonienne, comme s’il s’agissait là d’une largesse de la part de la firme de Moutain View.

Grand Seigneur, Google s’est posé à Londres comme un chantre de la générosité, du partage, et de l’attention apportée à la diversité de la presse dans le monde. Une communication condescendante qui n’est pas du gout de toute la presse d’Europe, et y compris des rédactions dont le journal est membre du nouveau partenariat.

Le géant américain, en butte avec de nombreux Etats européens qui brandissent la menace de la taxe, cherche à garantir une « Pax Googlica » sur tout le territoire de l’Union Européenne, estimait la plupart des quotidiens européens hier et ce matin. Pour mieux régner, estime la firme américaine, il faut fédérer, c’est à dire non seulement tendre la main à des éditeurs dans des pays où le conflit avec la presse n’est pas encore réglé, mais aussi encourager les partenariats entre groupes médias de l’UE.

En Espagne, pays qui a fermé Google News, El Pais estime que Google entend affaiblir l’axe de résistance germano-espagnol.

En Allemagne, la société de collecte de droits des éditeurs papier et audiovisuel allemands (VG Media) qui représente 50 % des éditeurs, a déposé une plainte pour demander l’application d’une loi de 2013 obligeant Google à rémunérer les médias dont il reproduit une partie des contenus, cela à l’initiative de Christoph Keese, vice-président exécutif du groupe Axel Springer.

Le quotidien allemand Die Zeit endosse la position de Christop Keese, selon laquelle les dotations de Google faillissent à établir un principe inaliénable : le contenu doit être payé.

Dans son allocution au FT Media Conferences, Carlo D’Asaro Biondo n’a pas manqué de tacler ces deux pays en se posant comme commerçant équitable avec les éditeurs : « à travers nos plates-formes publicitaires, comme AdSense, nous avons partagé 10 milliards de dollars avec les éditeurs du monde entier en 2014. »

Pour les éditeurs français, c’est moins l’initiative de Google que son élargissement hors de France qui fait question : le risque est que les éditeurs français perçoivent des subventions moindre qu’au cours des trois dernières années. A la conférence Les Médias de Demain, le 24 mars, on apprenait que Google, via son fonds pour l’innovation numérique de la presse, avait financé 29 projets en 2014 en accordant 16,1 millions d’euros à 25 médias. Des acteurs hétéroclites ont bénéficié d’un coup de pouce financier, allant des groupes comme Les Echos ou Le Figaro, dotés de plus de 2 millions chacun, à Rue89 ou Alternatives Economiques. Le Monde, par exemple, va lancer sa Matinale le 11 mai prochain, en partie avec la subvention du FNIP.

Le Monde, un journal qui n’est pour l’instant pas membre du « club de la presse Google » souligne ainsi que les candidats français devront désormais défendre leurs initiatives face à celles des éditeurs de toute l’Europe, et s’interroge en filigrane sur les arguments qui pourraient bien peser dans la balance ; et constate l’absence de réelle transparence de la part de Google.

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« Soutenir la qualité de la presse « 

Quoi qu’il en soit, un des plus fort soutien à l’intervention de Google dans l’écosystème de la presse sur le vieux continuent se trouve en France, dans la personne de Ludovic Blecher, directeur du FNIP : « Le DNI est le témoignage d’un engagement pour le développement de l’écosystème du journalisme ». Un argument qui pèse d’un poids non négligeable, étant données les difficultés financières que traverse la quasi-totalité des groupes médias de l’hexagone. Et quand on parle d’écosystème, on suggère implicitement que Google pourrait irriguer des cursus de formation professionnelle et des emplois connexes aux emplois de journalistes.

Au delà d’un pragmatisme conjoncturel, Carlo d’Asaro Biondo, pour qui « les sociétés de technologie et les organes de presse appartiennent au même écosystème de l’information » va jusqu’à se poser en garant de la qualité du journalisme du futur.

Pour le Guardian, Google cherche à blanchir rapidement son image à coups de mots édifiants, deux semaines après avoir été accusé de fausser les résultats de la recherche sur Internet et d’agir de manière anticoncurrentielle par les régulateurs européens.

Die Zeit se montre également sceptique quand à la malléabilité à venir du vocable de « qualité » de la presse, péroné par Google, en rappellant que la société américaine fournira également des fonds pour la recherche sur le crowdsourcing et sur l’évolution des habitudes d’utilisation des médias.

Les Echos, quotidien partenaire, font au contraire valoir la maturité qu’a pris Google en mutant le FNIP en DNI, et accrédite l’idée que Google pourrait contribuer à la qualité éditoriale des contenus européens de presse : « Dans sa version future, l’initiative de Google se veut aussi plus collaborative : Google et les éditeurs mettront en place des groupes de travail pour réfléchir à des produits », relate le journal.

Après l’Europe

Après l’Union Européenne et ses 37 % de citoyens qui utilisent un appareil mobile pour accéder à l’information, le géant américain pourrait bien viser la presse d’autres régions du monde gagnées par le développement du mobile.

Pour Carlo d’Asaro Biondo, qui est aussi président des opérations de Google Europe du Sud, de l’Est, Moyen-Orient et Afrique, le projet européen de Google est à restituer dans la perspective d’un engagement mondial du groupe américain pour la presse : « Google s’intéresse au journalisme car c’est un des fondements de la démocratie. Nos internautes, dans le monde entier, ont besoin d’une presse forte ». On retrouve la rhétorique « commerce équitable » dans son versant le plus lyrique et le plus condescendant de sauveur de la diversité des métiers du monde et des hommes qui les exercent.

La décision de la commission européenne de mettre en demeure Google pour son accusation d’abus de position dominante sur la recherche en ligne fera difficilement effet, si elle n’est assortie d’autres mesures. A suivre.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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