Madison : 7 shots in 3 seconds

– DIRECT –  Clara Schmelck, à Madison

Matt Kenny, l’officier de police qui a tué par balles le 6 mars le jeune Tony Robinson à Madison, ne sera pas poursuivi en justice, a t-on appris mercredi 13 mai. Contre les disparités raciales en matière de jurisprudence aux  Etats-Unis, le Shame Name sur internet s’impose comme nouvelle forme de protestation efficace.

«Je conclus que cette mort tragique et malheureuse était le résultat d’un usage légitime de la force de police, et qu’aucune des accusations ne devraient être portées contre Kenny dans la mort de Tony Robinson Jr. ,  » a réquisitionné mardi Ismael Ozanne, le procureur du Dane County. Au lendemain de l’annonce, un rassemblement sur la place du Capitole s’est tenu à Madison, la capitale du County de Dane et de l’Etat du Wisconsin (Mid West). Des banderoles #BlackLivesMatter et « Pas de police raciste » scandaient le cortège. Dans le prolongement de cette action, les Anonymous locaux poursuivent une action de Shame Name sur les médias sociaux.

Le 6 Mars, sur la très branchée William Street de Madison, cette ville universitaire de 250 000 habitants qui est plutôt à gauche,  le meurtre du jeune homme métisse par l’agent Matt Kenny, blanc, avait déjà déclenché plusieurs jours de manifestations, et une mobilisation sur médias sociaux d’ampleur nationale.

Photo : CS, Intégrales Mag
Photo : La William Street, Madison, WI, où Tony a été tué dans son appartement par un policier./ CS, Intégrales Mag

Un Shame Name plutôt qu’une émeute 

A l’issue du verdict prononcé mardi à la cour de justice du Dane County, le mercerdi 13 mai a été décrété Black Wednesday par les défenseurs des droits civils à Madison. Quelques 300 manifestants ont scandé : « A qui pouvons-nous faire confiance? Pas à la police », »Justice et police sont indépendantes, mais la justice boit les rapports de justice comme des paroles bibliques, c’est une mascarade ! », dénonçait Shoree, une jeune fille présente dans le cortège. « La police de Madison se plaint que les manifestants sont violents ? Cette police qui tue plus qu’ailleurs ? » s’emportait, non loin d’elle, Samuel, un garçon de quinze ans.

Bien que la police a procédé à 25 arrestations dans le cortège, « Pas d’émeute à Madison suite à la décision de ne pas condamner le policier blanc qui a tué Tony Robinson », titrait jeudi soir (heure locale) la chaine de télévision KT LA 5, basée à Los Angeles. C’est l’effet du message passé par la famille de Tony Robinson et des associations de défense des droits civils, universitaires et paroissiales pour la plupart, qui se sont évertuées mercredi matin à appeler au calme, pour éviter que les noirs ne soient, à nouveau, associés à l’effusion de violence.

Si cette recommandation a pesé de tout son poids, malgré le courroux et l’affliction de nombreux citoyens devant cette décision de justice, c’est aussi qu’une opération d’un genre nouveau a été mené en même temps que les gens défilaient pacifiquement en direction du capitole.

 

Le capitole abrite à la fois les institutions de la ville de Madison, du Dans county et de l'Etat du Wisconsin. Photo : CS, Intégrales Mag
Le capitole abrite à la fois les institutions de la ville de Madison, du Dane county et de l’Etat du Wisconsin. Il est l’épicentre des manifestations de défense des droits civils. Photo : CS, Intégrales Mag

Sous la bannière #Antisec, des membres du collectif hacktiviste « Nébuleuse », une branche des Anonymous, ont publié via la plate-forme d’annuaire en ligne pastebin.com les noms, adresses et numéros de téléphone des 38 officiers et autres personnes associées au Département de police de Madison, et y compris les coordonnées de Matthew Kenny, l’officier qui a abattu Robinson en mars dernier.

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La page de piratage signée #AntiSec

 Si cette forme de dénonciation évite les incidents de rue, elle laisse place à une violence moins palpable, et plus lente. Livrer des noms sur la place publique est également un affront fait à l’institution judiciaire, à qui revient, selon la loi, la prérogative exclusive d’enquêter sur les protagonistes d’un homicide.

Depuis la décision de ne pas condamner l’auteur du meurtre de Tony Robinson, alors que le meurtre de Ferguson étrangle encore les mémoires, on constate d’ailleurs que l’agressivité a basculé sur le net, avec notamment des échanges musclés sur Twitter, cet après-midi encore.

Jurisprudence à deux vitesses

Dans le cas du procès Robinson , la question se posait de savoir si l’adolescent avait effectivement physiquement agressé l’officier de police Matt Kenny au point où ce dernier eut de légitimes raisons de se croire menacé et de faire parler le feu.

Les rapports de toxicologie ont confirmé que le jeune homme avait pris des champignons hallucinogènes , de la marijuana et de Xanax peu avant la fusillade. Il a été prouvé que le jeune homme a effectivement molesté le policier. L’officier, se sentant en danger, a alors tiré septs coups de feu en trois secondes. Armé contre un individu non armé, a t-il agi selon sa légitime défense ?

La constitution américaine prévoit que les policiers sont autorisés à tirer dans deux circonstances. La première étant de protéger leur vie ou la vie d’une autre partie innocente , la seconde étant d’empêcher un suspect de s’échapper , mais seulement si l’agent a des motifs probables de croire que le suspect a commis un crime grave avec violence .

On voit bien que la loi laisse une grande place à la jurisprudence. Et, ce que dénoncent les Anonymous, en se faisant le relais des manifestants de mercerdi, c’est la façon dont la jurisprudence s’exerce envers les noirs : dès qu’il s’agit d’une altercation avec des gens noirs ou métisses, les policiers blancs, qui sont souvent, aux Etats Unis, d’anciens militaires démobilisés, se sentent « sur-menacés ».

Le Wisconsin Journal rapporte que les amis de Robinson et les membres de la famille rejettent l’idée que Tony représentait une menace de mort pour le policier. Si Tony avait été un jeune blanc, il est fort probable que le policier aurait simplement essayé de le maitriser en l’immobilisant, estiment des témoins de la scène du 6 mars.

La police de Madison, pour sa part, plaide le surbooking pour justifier la gâchette facile.  Elle vient de cartographier les incidents impliquant des armes à feu. Il s’en serait produit pas moins d’une trentaine entre avril et mai 2015. Mais, ce que la carte ne dit pas, c’est que ces faits de délinquance ne concernent pas davantage les noirs que les blancs.

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Un rapport de 2013 de La Course à l’équité, une association à but non lucratif, a constaté que les jeunes noirs locaux représentent près de 80 pour cent des enfants condamnés à un établissement correctionnel pour mineurs de l’État, alors qu’ils ne représentent que 9 pour cent de la population des jeunes de la commune. Le rapport a également constaté que les adultes noirs dans le county de Dane, où Madison se trouve, étaient huit fois plus susceptibles d’être arrêtés que les adultes blancs en 2012. Un taux plus élevé que la disparité noir-blanc dans le Wisconsin (4 à 1) et l’ensemble nation (2,5 à 1).

Infographie : Voice
Infographie : Voice

 Le site de la municipalité de Madison a également subi des attaques de type DDoS revendiqué par le même groupe d’hacktivistes, qui demandent au maire démocrate de changer les choses. Mercerdi, dans l’édition américaine du Guardian, l’édile de Madison, Paul Soglin, a expliqué que la ville agissait contre les les disparités surprenantes de la justice de sa ville en essayant de donner aux jeunes citoyens noirs une meilleure chance d’éviter d’être pris dans le cycle infernal de la criminalité. Un choix de politique locale qui acte l’attitude de la justice et de la police  – ce qui démontre en même temps que s’applique effectivement un principe de séparation des pouvoirs, pour le meilleur et pour le pire.

Andrea Irwin, la mère de Tony Robinson, a fait savoir qu’elle allait faire appel suite à la décision du procureur du Dane County. Elle souhaite qu’un juré revoit les preuves retenues pour la non condamnation  du policier qui a tué son fils.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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