484357_463509743706009_252830502_n

Nicolas Becquet : « C’est à un paywall que je dois mon salaire depuis 5 ans »

visuel Printemps des MédiasLa première critique autour des médias qui bourgeonnent aura lieu le 27 juin au Numa à Paris. Intégrales Mag est co-organisateur de l’événement qui réunira journalistes, chercheurs, communicants, institutionnels… autour de conférences, d’une table ronde et d’ateliers participatifs.

Journaliste et manager des supports numériques de L’écho (Belgique), Nicolas Becquet revient avec nous sur la mutation des modèles économiques de la presse.

Clara Schmelck, Intégrales Mag : Audipresse révèle, dans son étude annuelle, que 45% des lectures de presse sont réalisées derrière un écran, notamment grâce à l’essor des tablettes, qui enregistrent une progression de 30% sur six mois et qui équipent désormais 38% de la population. 
Pensez-vous que les nouveaux usages vont remplacer les anciennes habitudes, ou bien que la diversification s’accompagne d’une complémentarité des modes de consommation des contenus éditoriaux ?

Nicolas Becquet, L’écho : Les possibilités se démultiplient, de nouveaux chemins s’ouvrent et les habitudes changent, mais pour moi, il s’agit de modes complémentaires qui se développent au gré des opportunités techniques. La chasse aux frictions dans l’expérience utilisateur entre les supports ouvre de nouveaux espaces de consultation.

La tablette et le mobile ont franchi les portes des transports en commun et de la chambre à coucher, deux bons exemples de la conquête de nouveaux territoires.

Mais il vrai aussi que les usages se stabilisent et chaque support doit trouver sa place, c’est le temps de l’arbitrage : qu’est-ce qui est faisable ou tout simplement acceptable dans ma vie quotidienne ? Un exemple : les notifications push, elles sont à peine développées qu’elles suscitent déjà l’agacement.

Dans ce foisonnement de propositions, certains supports perdent logiquement du terrain, mais il faut également prendre en compte que la durée globale passée devant les écrans progresse. Par ailleurs, la richesse de l’expérience tend à dépassé le simple critère de durée de consultation. Tablette, téléphone, notebook, PC fixe et bientôt les montres connectées correspondent à des usages et des modes de lecture spécifiques. Les nouvelles habitudes naissent de ces usages mixtes. C’est beaucoup plus compliqué de répondre pour la nouvelle génération pour laquelle le mobile est la première et parfois la seule interface pour accéder aux contenus en ligne.

CSComment les rédactions sont-elles en mesure de s ‘adapter ?

NB : Contrairement à l’intégration des rédactions web, qui s’est faite progressivement et dans une forme d’indifférence collective, l’explosion de la consommation depuis les mobiles posent des questions que les médias ne peuvent feindre d’ignorer.

Si les applications dédiées et le responsive design fournissent une partie de la solution, cette seule réponse technique ne sera pas suffisante. Le mobile oblige les rédactions à repenser la fabrique de l’info car il s’agit de créer des formats très spécifiques et d’animer le flux. Cette animation éditoriale, c’est le supplément d’âme qui peut faire la différence. Des rédactions comme FTV Info ou Les Echos ont très bien intégré cet enjeu, ils accompagnent le lecteur tout au long de la journée.

L’expérience de lecture doit être soignée sous peine de perdre l’utilisateur. Sur des écrans plus petits et des temps de consultation généralement courts, le formatage de l’info et sa rapidité d’affichage sont déterminants.

Espérons que, pour une fois, les enjeux financiers aiguillonnent intelligemment la transformation de la production de l’info vers plus d’artisanat. Mais le pari est loin d’être gagné au regard des difficultés à faire entrer dans les rédactions les réseaux sociaux, sans même parler de l’approche data ou multimédia. Pour l’anecdote, le New York Times va interdire l’accès de sa homepage à ses journalistes pendant une semaine. Pour consulter le site, ils devront surfer sur leur mobile. L’objectif est de faire comprendre à la rédaction que plus de la moitié de son trafic vient du mobile. Ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas !

484357_463509743706009_252830502_nCS : Le numérique déstructure le périmètre et les paramètres des métiers au sein de la rédaction. Les nouveaux acteurs des médias, comme Quartz, Vice ou Melty ont repensé complètement l’organisation traditionnelle des rédactions. 
Seriez-vous d’accord avec Pascal Chevalier, président de Reworld Media, pour dire que toute newsroom est désormais une «usine de production de contenus» pour tous les écrans ?(Source : Stratégies)

NB: Ce n’est pas encore le cas, mais ça le devient. Il s’agit d’une pente glissante sur laquelle nous conduisent des modèles comme Buzzfeed ou Melty, ces professionnels du contenu à demande.
La presse n’a jamais été aussi vulnérable et ces modèles en trompe l’œil fournissent des solutions prêtes à l’emploi : divertissement, ciblage, brand content et… revenus publicitaires. Les difficultés financières et le désinvestissement éditorial en ligne sont des terreaux fertiles aux compromissions et à la tentation de produire de la « chaire à pub ».

C’est ce qui est triste, c’est que la presse a tellement tergiversé qu’elle en est arrivée à envier le savoir-faire des « usines de production de contenus ». Un savoir-faire qui, pris indépendamment, est nécessaire aux rédactions, mais comme un outil et non comme une fin en soi.
Dans les rédactions dont vous parlez, chaque rédacteur doit remplir un quota d’articles par jour, travailler indifféremment pour la régie publicitaire ou pour le titre, il est évalué en fonction des résultats et il ne bénéficie pas des avantages des conventions collectives des journalistes.

Bref, qu’y-a-t-il encore de comparable avec le travail dans la rédaction web d’un média d’information ? Beaucoup de choses ?! Alors c’est plus grave que je ne le pensais. Et qu’on ne me dise pas que ce sont le les clics issus du buzz qui financent le journalisme de qualité…

Dans un journalisme de plus en plus ouvert, grandit aussi la participation du public, via Twitter, les blogs ou les plateformes d’accueil de contenus amateurs (CNN iReport, YouTube, Citizen- Side…). Un papier est aujourd’hui bien plus que la seule contribution d’un seul journaliste, il est le fruit d’une collaboration (Storify) entre de multiples acteurs. Le journalisme d’investigation implique aussi de plus en plus souvent les contributions extérieures (public, ONG…).

CS : Pour créer de la valeur, faut-il désormais accepter d’augmenter la salle de rédaction ?

NB : Augmenter, je ne sais pas, la diversifier, certainement. Cela fait 4 ans que j’essaie de pratiquer une approche multimédia au quotidien et je suis toujours fasciné par l’efficacité et la plus-value du travail collaboratif, même à une échelle modeste.

Concernant la collaboration avec l’audience, je suis vraiment sceptique. Non pas sur le fait que ça peut apporter une plus-value, mais parce que cela demande beaucoup de moyens et d’énergie. Beaucoup de médias ont tout simplement déserté la modération des commentaires, alors de là à imaginer une collaboration !

Rares sont les médias sincères dans leur appel à la collaboration ou à l’interactivité, il s’agit davantage d’une technique marketing pour valoriser artificiellement l’audience, éviter qu’elle n’aille voir ailleurs et surtout grappiller quelques « like » supplémentaires. Par contre, les contenus produits par les internautes représentent une aubaine pour les rédactions, notamment parce qu’elles sont débordées et du coup tentées par la compilation.

CS : En 2015, le livestream est en train de devenir mainstream. Quelques jours après le lancement de Meerkat, Twitter a répliqué en lançant Periscope. 
Pensez-vous que ces outils relèvent d’un effet de mode, où qu’ils annoncent une mutation durable de l’interview et du reportage ?

Pas de mutation durable des pratiques à l’horizon pour les raisons expliquées plus haut et parce que les rédactions ne laissent pas la place à l’émergence de ce type d’usage. Il suffit d’observer l’utilisation calamiteuse des smartphones dans les rédactions. Les techniques du « journalisme mobile » sont pourtant connues et le livestream en mobilité existe depuis plusieurs années, mais qui les utilise ? La seule différence aujourd’hui, c’est que cette fonctionnalité est intégrée à Twitter, un service solidement ancré dans les usages..

Seuls les plus motivés et les journalistes explorateurs l’utiliseront, les autres s’en serviront à des fins récréatives et surtout marketing.

Du côté de l’audience par contre, je pense que la démocratisation de ce type d’outil va faire émerger quelques vidéos marquantes sur l’actu chaude. Mais n’oublions pas que ce sont des outils encore balbutiants, les frictions sont encore nombreuses, notamment pour visionner les captations en direct: il faut posséder l’appli, attraper le stream au bon moment, parfois le « replay » n’est pas disponible.

CS : Slate, qui dit ne plus pouvoir vivre uniquement des revenus issus de la publicité, lance un paywall destiné à ses lecteurs internationaux, ceux-là mêmes que les annonceurs ne peuvent pas cibler aussi précisément que les lecteurs locaux. Au delà de 5 articles consultés, les lecteurs non américains doivent payer 5 dollars pour chaque article, ou 50 $ par an s’il choisissent l’option illimitée. Le payant est-il entrain de définitivement s’imposer dans la presse en ligne ? Va t-on vers la fin des flux d’information sans frontières ? 


NB : Personnellement, c’est à un paywall que je dois mon salaire depuis 5 ans, donc je ne peux pas m’en plaindre ! C’est aussi grâce aux revenus générés par le paywall que les journalistes de L’Echo peuvent encore faire correctement leur travail, se concentrer sur leur matière et approfondir les sujets. Ce modèle me permet aussi de coordonner un desk multimédia, parallèle au flux. Pouvoir enrichir l’information en choisissant sa temporalité est un vrai luxe, mais aussi un gage de qualité et d’une expérience adaptée au web.

La gratuité, au contraire, semble tuer le journalisme à petits feux, alors quitte à choisir… Ce type de raisonnement fait évidemment l’impasse la question du rôle démocratique de l’accès universel à une information de qualité. C’est un corolaire, mais aussi une très vaste question.
La privatisation de l’information me paraît en tout cas inéluctable. Mais il n’y a pas que le paywall qui est en cause. L’annonce du service Apple News ou les Instant Articles de Facebook concourent aussi à privatiser l’accès à l’information.

CS : Mantra du moment numérique : la recommandation. 
La data est-elle l’or noir des rédactions de demain ?

NB : Difficile de répondre à cette question à multiples facettes. Est-ce que la data doit devenir un business pour les médias ? Je ne pense pas. Vouloir concurrencer Facebook, Google et toutes les starts-up du secteur n’a aucun sens. Est-ce que savoir exploiter des données est une compétence incontournable dans une rédaction ? Est-ce que le ciblage est un atout pour toucher l’audience? Sans aucun doute. Est-ce que les médias doivent pour autant devenir des girouettes boostées aux algorithmes ?

CS :  Le native advertising est une démarche dont les modalités peuvent être déclinées, avec des formes qui s’expérimentent sans que des normes précises s’en soient forcément dégagées, d’où le problème déontologique qui se pose pour les rédactions. 
Un titre de presse peut-il se revendiquer indépendant et en même temps intégrer voire co-produire des contenus en commun avec des marques ? 


NB : L’indépendance ? Les structures capitalistiques des grands médias et la dépendance à la publicité ont depuis longtemps répondu à cette réponse. Le « native advertising » n’est qu’une des formes évoluées de la pub. C’est un choix, qu’on assume ou pas.

Le lecteur est-il conscient de la nature du contenu qu’il lit et de qui l’a produit ? C’est la question essentielle. Et si cela peut financer le journalisme de qualité ?! Ah non, mince, ça y est, je suis perdu, je viens de croquer dans la pomme.

CS :  Dans cette configuration de réseaux et de flux, qui bouscule l’ancienne logique des formes et de hiérarchies, a t-on encore besoin de journalistes ?

NB : Vivant à Bruxelles, je vous répondrai par cette magnifique expression : Non peut-être ?!

 

The following two tabs change content below.
Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

Vous pouvez également lire