Migrants : et si les médias avaient changé de regard ?

SPECIAL JOURNÉE MONDIALE DES REFUGIÉS 


Les journalistes européens croisent leurs sources et leur regard, vont à la rencontre des déplacés, relayent et explicitent les chiffres des ONG et des institutions internationales. Par delà l’effet de choc, l’alarme et la compassion, semble se dessiner une prise de conscience.   Et si le regard des médias sur les migrants était entrain de changer ? 


Prise de conscience 

Le nombre de déplacés et de réfugiés à la suite des multiples conflits dans le monde a atteint le niveau record de 60 millions de personnes en 2014, chiffre le Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies. L’augmentation depuis 2013 est la plus importante jamais enregistrée en une seule année, selon le HCR. En 2014, chaque jour, 42 500 personnes sont devenues des réfugiés, des déplacés internes ou des demandeurs d’asile.

Et, si plus personne ne peut feindre ignorer ces données, c’est qu’elles sont devenue de plus en plus accessible à tous, par des canaux de plus en plus nombreux, et à des fréquences plus intenses. Les infographies figurées permettent au public de lire et de relayer des chiffres qui auparavant restaient confinés sur des sites d’ambassades et d’ONG.

A la faveur des médias en ligne et des réseaux sociaux, les comparaisons sautent aux yeux plus aisément. Si le Liban, à lui seul, est en mesure d’accueillir  plus de 1,3 million de réfugiés, comment se fait-il que l’Union Européenne voit les déplacements de populations comme un problème insoluble ?

Le mot biblique d’exode, employé notamment par Le Monde au sujet des Burundais qui fuient les violences, suscite, au delà de l’émotion devant des images de souffrance et de dépit, une conscience historique. Signe, peut-être, d’une certaine prise de conscience dans le traitement de l’information.

Certes, la presse ordurière se complait à remuer les sempiternels fantasmes du migrant envahisseur. En septembre 2012, Maroc Hebdo titrait « le péril noir », et désignait les migrants venus de tout le continent africain comme un amas de trafiquants s’adonnant à toutes sortes d’activités illicites. En France, l’hebdomadaire Valeurs actuelles donne dans la même veine, excitant les marges les plus xénophobes et craintives de la société.

Mais, comme pour contrebalancer cette prose de la peur, les médias européens commencent à employer le terme de « réfugiés », bien que renvoyant précisément au statut des déplacés fixé par la Convention de Genève du 28 juillet 1951, à la place de « migrants », qui a une connotation négative. « Migrer », c’est partir d’un lieu où l’on aurait pu rester. Etre un « réfugié », c’est être arrivé quelque part parce qu’on ne pouvait pas faire autrement.

C’est en passant par les récits des vies  des migrants – et non pas seulement de leur marche forcée vers l’Europe, que des médias rompent avec les discours stigmatisants. La Croix raconte le récit de Yadira, 15 ans, « qui a fui et les combats entre les Farc et les paramilitaires en Colombie et qui parle de sa passion pour le patinage de vitesse. »

A Tripoli, des migrants attendent leur tour pour être transbahutés dans des bateaux de fortune vers l’Europe. Photo : Intégrales Productions.

La compréhension des personnes, au delà de la compassion pour des anonymes 

Puis, il y a ces médias comme Vice News, qui abordent la question des migrants sous un angle qui détonne par rapport aux deux approches traditionnelles des déplacés, l’une étant politique, l’autre humanitaire, oscillant entre le social et le charitable. Le reportage en immersion avec les déplacés africains qui campent dans des abris de fortune en ce moment dans le nord de Paris, « Sous une boîte de nuit parisienne, un bidonville de migrants », invite un public jeune et urbain qui souciait peu des réfugiés à se mettre dans leur peau, à entrer dans des vies, à être frappé en plein visage de l’éclat d’un exil.

L’immersion se réalise au prix du pica pour l’underground. C’est la loi de proximité qui fait la marque de Vice. Reste qu’en l’occurrence, le procédé nous fait comprendre que les réfugiés ne sont pas seulement déchus de leurs droits fondamentaux. Ils se trouvent déchus du droit d’avoir des droits, comme l’explique Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme .

 Déchus de leur statut social, de leur profession, de leur opinion, de leur moyen d’action, ils ne peuvent plus se donner une identité ou une spécificité. Ils deviennent des hommes en général, des « migrants », des « réfugiés », au choix d’une périphrase.

A cet égard, l’investigation photographique, doublée du récit du témoignage des faits, permet aussi de briser cette situation paradoxale que subissent les migrants :

A travers sa série de photographie « Fuir la Syrie par le trou d’une aiguille », le reporter Bülent Kiliç raconte une scène où les Syriens réussissent à abattre un pan entier de la clôture, ou à l’escalader. Akcakale , en Turquie , le 15 Juin , 2015. « Je n’avais encore jamais vu une chose pareille, des milliers de personnes qui fuient désespérément leur pays à travers une brèche aussi exiguë », écrit Bülent Kiliç sur le blog de l’Agence France-Presse, « AFP Making OF ».

La force des photographie de Bülent Kiliç  est représenter la propre et absolument unique individualité de chaque personne, dont les circonstances de l’exode les a pourtant privée. Sous le geste de Bulent Kilic , les réfugiés syriens ne sont pas un afflux d’hommes; ce sont ce père qui entoure son bébé, ces deux enfants dont les pieds surmontent les barbelés, qui, soudain, retrouvent la possibilité de s’exprimer. D’agir, même. Les images du reporter de l’AFP, reprises par la presse du monde entier, ont afflué le soir même sur les réseaux sociaux et pourraient influencer les décisions politiques prises par Ankara sur le sort des réfugiés Syriens d’une guerre qui n’en finit pas.

Croisements de regards

Enfin, parce que le cas des migrants qui essayent de gagner l’Europe préoccupe les institutions de l’Union, les journalistes européens croisent leurs sources et leur regard sur les migrants.

« Le mécanisme européen de répartition des quotas pour les demandeurs d’asile en Méditerranée proposé par la Commission européenne est douteux » », a ainsi fait savoir en son nom propre Orietta Moscatelli, rédactrice en chef de l’agence d’information italienne Askanews, au site d’information paneuropéen Sputnik.

Faire l’Europe, c’est aussi changer le regard des Européens sur les déplacés, estime la  Fédération Internationale des Droits Humains (FIDH), qui lance une campagne sur son site et sur les réseaux sociaux en vue de sensibiliser les dirigeants européens, qui se réuniront à Bruxelles, les 25 et 26 juin prochains pour définir une nouvelle politique migratoire européenne.

L’objectif  : inviter les internautes à manifester virtuellement à Bruxelles et leur permettre d’interpeller les décideurs européens afin qu’ils choisissent de sauver et protéger les personnes migrantes qui tentent de rejoindre l’Europe.
La campagne Occupy4Migrants de la FIDH, en partenariat avec plusieurs ONG.  L’objectif : inviter les internautes à manifester virtuellement à Bruxelles et leur permettre d’interpeller les décideurs européens afin qu’ils choisissent de sauver et protéger les personnes migrantes qui tentent de rejoindre l’Europe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La campagne #Occupy4Migrants interpelle les enfants de Robert Schuman    : « ils ont survécu à la guerre,  à la pauvreté, aux persécutions. Mais pas à l’Europe ».

 Et, bien que les médias titrent encore souvent « L’Europe face aux migrants », plutôt que « les migrants face à l’Europe »,  une inversion du regard est entrain de se produire.

L’enquête réalisée en Italie par Les Inrocks défaisait l’image d’Epinal européo-centrée, qui consiste à voir les passeurs et autres trafiquants d’hommes de l’autre coté de la Méditerranée, et  l’Européen, pur de tout intérêt, confronté à l’angoissant choix éthique de la gestion des flux humains. (« La mafia se fait plus d’argent avec les réfugiés qu’avec la drogue », Les Inrocks, 9 juin 2015).

Le 16 juin, lorsqu’un millier de personnes ont défilé en solidarité avec les migrants menacés d’expulsions musclées, dans le nord de Paris, un journaliste du Monde, Antonin Sabot, a livetweeté le cortège, incisant dans sa « chronique » des paroles de migrants saisies sur le vif.

Fait révélateur : les personnes déplacées se mettent à solliciter le concours des médias.  Cette année, un club RFI s’ouvre en Tanzanie dans un camp de burundais et de congolais, à la demande de certains déplacés qui avaient l’habitude d’écouter cette radio francophone. Pour être informés, et pour tenir le monde informé de la situation des migrants.

Et si les médias européens avaient changé de regard sur les migrants…plus tôt ?

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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