Réfugiés : une photographie pour preuve ultime

La chronique « Le crible médias » d’Intégrales Mag.
 Par Clara Schmelck

Il y a la photographie, nécessaire, du corps du petit garçon réfugié originaire de Kobane, et cette publicité de luxe où une femme se prélasse, la tête assoupie sur le sable. Dans le même journal. Un même jour d’Europe.

Montage : CS, Intégrales Mag
Montage : CS, Intégrales Mag

Ce journal, c’est Le Monde, premier papier français à publier la photographie d’ Aylan, qui a fait le tour de la presse internationale la veille.

« Si ces images incroyablement fortes du corps d’un enfant syrien échoué sur une plage ne changent pas l’attitude de l’Europe vis-à-vis des réfugiés, qu’est-ce qu’il faudra de plus ? » écrivait The Independent mercredi soir en dessous de la photo de Nilüfer Demir, journaliste pour l’agence locale Dogan News, qui a revendu les photos à Reuters, AP et l’AFP.

Alors pourquoi seule la presse française a t-elle tenu, 24 heures durant, à flouter, à publier en pages intérieures ou à ne pas diffuser la photo d’Aylan ? Du fait d’un sens éthique supérieur à la presse étrangère ? Par crainte d’une éventuelle mise en demeure de la part du CSA ?

Aylan, 3 ans

Faut-il montrer la photo d’un nourrisson échoué sur le sable indifférent de Kos, se demandait RFI hier matin.

A une époque qui passe trop vite d’une indignation à une autre, le risque est que ce petit garçon soit instrumentalisé pour servir d’argument à des débats politiques divers. L’image a d’ailleurs fait l’objet de montages sur les réseaux sociaux, cela sans possibilité de « réponse » de l’enfant, qui n’est plus là pour témoigner.

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L’Obs a préféré user d’une loi de proximité affective en lançant le mot-dièse « #Jaietemigrant », qui invite des gens qui ont été des déplacés avant de connaître des jours meilleurs en France à témoigner au sujet de leur parcours. On peut s’interroger sur la pertinence de ramener une situation inédite à divers vécus personnels.

Quant à l’objection d’indécence, avancée par certains éditorialistes européens, elle ne semble pas opérante dans le cas de l’image que nous avons devant les yeux. Une photo d’investigation ne doit pas être outrageusement sensationnelle, (le « choc des photos »), car on pourrait lui reprocher, au plan déontologique, son artefact iconique. On attend de l’image qu’elle soit rendue à son substrat matériel, objectal, à son corps. Or, c’est exactement le cas du cliché saisi par Nilüfer Demir.

La nécessité d’une preuve 

Dans un climat délétère qui entoure « la question des migrants », l’enfant de trois ans ôte tout doutes et toutes suspicion vis-à-vis d’humains qui fuient un pays en guerre. Ce n’est pas jouer sur les émotions que de monter un homme qui vient d’ouvrir les yeux et que l’injustice de ses semblables referme de force et de fatigue. C’est délivrer la preuve ultime. Non, ce ne sont pas des « migrants », ce sont des réfugiés.

Il aurait été utile de publier rapidement la photographie du corps de l’enfant augmentée d’une explication. Cela aurait permis d’informer les lecteurs avant que les sphères les plus douteuses ne s’en chargent. Depuis avant-hier, des photographies détournées circulaient sur la toile. Des réseaux xénophobes héritiers des ligues extrémistes de 1934, à l’instar de fdesouche, Dreuz ou Riposte laïque, brandissent et déforment la photographie d’Aylan Kurdi. L’image est manipulée pour être mise en doute. « L’image est truquée », « c’est de la propagande », « c’est un figurant payé par le PS sur une plage bretonne », « sur internet, on trouve de tout ». Le but : illustrer leurs pseudo-thèses « anti-immigration » et briser tout élan de solidarité envers les réfugiés.

Dans ce contexte de déni de la réalité, exacerbé par les sites et réseaux sociaux qui agissent telle une caisse de résonnance des groupes d’extrême-droite, c’est au rôle du journaliste de prouver au plus vite, par la recherche et la vérification d’informations, que la photographie est réelle.

La valeur d’un symbole

Ce n’est pas non plus la première photo d’un enfant en situation de déplacement depuis le début du conflit syrien. Le Monde, par exemple, a déjà publié des photos d’enfants morts, notamment lors de l’attaque chimique d’un quartier de Damas par la soldatesque de Bachar Al-Assad en 2013. Mais celle-ci a une portée allégorique inédite : elle est le miroir inversé de l’Europe, qui git la tête dans le sable.

Oui, il faut des symboles pour que tout le monde comprenne. Il était temps de donner, par l’image, un tournant symbolique à la guerre en Syrie et à la terreur qui tourmente des milliers de personnes dans tout le Moyen-Orient. Puisque nous ne sommes que des humains, avec notre difficulté à nous mettre à la place des autres, nos lenteurs, notre complexité qui trop souvent nous autorise à mépriser le réel, et nous fait perdre de vue la finalité de chaque petite action pour venir en aide à des réfugiés.

Dans un éditorial franchement intitulé « Pourquoi nous n’avons pas publié la photo d’Aylan Kurdi », Johan Hufnagel explique que Libération n’a « pas pris la mesure » de la portée « symbolique » du cliché. Et cet aveu est important, car il montre la valeur symbolique que peut avoir un instantané, lorsque l’opinion est passive devant l’horreur de conflits qui secouent le monde.

On se souvient de la photo de cette petite fille brûlée par le napalm, courant et hurlant, photographiée en 1972 pendant la guerre du Vietnam. Les journalistes de l’agence Associated Press ont du insister auprès de leur directeur, qui refusait de le diffuser en raison de la nudité de l’enfant. Cette photo a intensifié la pression populaire contre la guerre, et a concouru à la fin du conflit.

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Certes, les journalistes sont dans leur rôle en s’interrogeant généralement sur le bien-fondé ou pas de la publication de cette photo du corps d’un enfant défunt.

Mais, il y a peut-être un moment particulier où les questions s’arrêtent, où la réflexion doit faire silence. En se demandant de savoir s’il « Faut-il montrer ou pas », nous nous  arrogeons une autorité incroyable devant les événements. L’enfant est mort. Ayons la décence de ne pas se crisper les yeux dans le sable mouvant des fausses questions.

La photo, d’une simplicité brutale, ne pousse pas aux larmes, elle est une injonction à l’action.

Depuis hier soir, plusieurs journaux français se mettent à relayer  les initiatives allemandes et espagnoles d’entraide aux réfugiés d’aujourd’hui.

A lire dans Slate : Petit guide de tout ce que vous pouvez faire pour venir en aide aux réfugiés
A lire dans Libération : Aider, un peu, beaucoup

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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