Dix ans après les émeutes, on pense toujours en terme d’élites et de banlieue

LE CRIBLE MEDIAS

Dix ans après les émeutes survenues à Clichy-Sous-Bois, certains clichés sur les cités ont vécu. Pourtant, les médias ont toujours tendance à penser en terme d’ « élites » et de « banlieue ».  Au risque de passer à côté des réalités et de creuser le hiatus entre la presse et la population. 

Le regard des médias sur la banlieue a t-il changé ? En réponse au traitement médiatique des événements de 2005, qui avait largement stigmatisé une partie de la population française, les directions des grands médias ont tenté de donner une représentation plus variée et plus diversifiée de la vie et des habitants des « quartiers populaires« , à savoir précisément de toutes les zones urbaines et périurbaines qui ne sont pas des centre-villes bourgeois ni des  zones résidentielles pavillonnaires ou des domaines privés.

Pourtant, on peut s’étonner que dix ans après, les catégories pour penser et raconter la vie des « quartiers » n’ont toujours pas changé. Les « milieux populaires », assignés à résider la « banlieue », sont explicitement ou implicitement définis par rapport à une « élite ». Première conséquence : tous les faits divers, les reportages, les interviews qui ont lieu « en banlieue » ou qui se rapportent à la banlieue sont presque systématiquement classifiés « sujets à problèmes » par les rédactions, ce qui réduit les angles de lecture des événements. Deuxième conséquence, dérivée de la première : de nombreux lecteurs des médias s’enferment dans la représentation selon laquelle la banlieue serait un abcès secrété par des « élites » — qui auraient même le luxe du pluriel, caste de lettrés aisés à qu’il faudrait s’empresser de couper la tête, et avant cela, de cesser de lire et d’écouter.

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Le Bondy Blog fait la une de Télérama.

Reproduction sociale 

Or, le terme d’élite, sédiment issu du lexique féodal, parait inopérant dans le monde dans lequel on vit, et qui est un univers de réseau, impliquant une interconnexité permanente entre les individus. Quand par exemple, on aperçoit dans un journal que les élites sont déconnectées du numérique, il y a de quoi s’interroger sur l’identité de cette élite aussi bien que sur celle de la personne qui rédige le papier.  Pourquoi et par quoi serions-« nous » ainsi dissociés des « élites » ?  Dans une démocratie où le peuple est souverain, entériner l’existence d’une prétendue caste supérieure à la caste « populaire » est non seulement choquant, mais en plus irréaliste. Aujourd’hui, une youtoubeuse beauté jouit d’une plus grande influence populaire qu’un sous-préfet de région.

En fait, le mot élite, quand il n’est pas employé pour désigné les édiles ou les « classes dirigeantes » (Le Monde) fait souvent signe vers ces micro-curies poussiéreuses impossibles à secouer. Reproduction sociale, omniprésence des mêmes « intellectuels » sur les plateaux de télévision,…: c’est une bonne chose que de dénoncer cette inertie des visages visibles qui sclérose la société française, mais à trop vouloir faire du Bourdieu de post Facebook ou de l’ethnicisme à l’américaine,  on oublie deux choses :  la première, c’est qu’il existe des microcosmes dans tous les milieux (comme l’expression l’indique), et pas seulement chez les hauts-fonctionnaires, les universitaires et dans les médias. La seconde est que la créativité et la motivation sont partout, sans distinction d’origine sociale ou géographique.  A cet égard, la « banlieue » recouvre des réalités urbaines hétéroclites, qui sont loin d’être un grand ensemble.

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Photo : CS

Dispositifs inclusifs et bottom-up dans les médias 

La question est donc moins de s’obséder à vouloir déboulonner les quelques têtes trop déjà vues à la télé pour les remplacer par de nouvelles figures qui risqueraient de devenir tout aussi imposantes ou encore de disserter sur les pigments de la peau de « ceux qui réussissent », que de se demander comment garantir le pluralisme. Cela exige de donner accès à une plus grande partie de la population à une plus  grande variété de domaines d’activité valorisés par la société (métiers, actions associatives citoyennes, expression artistique…). Concrètement, comment impulser à la société dans son ensemble une plus grande mobilité, en multipliant les passerelles de formations initiales et continues, pour in fine, pluraliser le paysage des médias ?

En 2004, le CSA avait déjà organisé le colloque « Écrans pâles » sur le thème de la « diversité », et France Télévisions avait adopté son « Plan d’action positive pour l’intégration ». Des filières d’apprentissage ont été lancées dans des écoles de journalisme recrutant officiellement sur critères sociaux. En 2005 est né le premier média que l’on pourrait qualifier d’inclusif : le Bondy Blog*, mis en place en partenariat avec le très « parisianisant » quotidien Libération. 

L’idée novatrice était que ce n’est pas des « gens issus de la banlieue » qui intègrent des rédactions à condition de sortir de leur zone, mais tout simplement la société qui se compose et se réfléchit à travers une rédaction qui est enfin à son image. Car, si nous appelons « banlieue » tous les « quartiers populaires » du territoire, autant dire que la banlieue représente la majorité des faits à relater au quotidien. Par conséquent, le traitement médiatique des quartiers populaires par des journalistes qui connaissent le terrain est indispensable pour la presse d’information.

A l’heure où les débats qui succèdent à un fait divers se déplacent sur les réseaux sociaux, le journalisme en parachute non seulement apparait de plus en plus en décalage avec la réalité des faits, mais surtout, n’endosse plus le rôle dévolu à un média, à savoir celui de reconstruire une forme de pluralisme à partir des faits, pour diffuser à grande échelle un événement survenu à échelle locale.

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Synergies à trouver 

Malgré cela, la différence est différée, car la banlieue demeure une no-go-zone aux yeux de la plupart des journalistes. Bien souvent, le Bondy Blog comble tout en dissimulant un manque-à-aller des médias vers la banlieue. « Les contributeurs du Bondy Blog se disent régulièrement sollicités par les grandes rédactions pour jouer les « fixeurs », autrement dit pour servir d’intermédiaires avec la fraction jugée déviante des habitants des quartiers populaires. Cela montre à la fois que ces standards de reportages persistent et que pour certains médias, les blogueurs ne sont pas des journalistes à part entière. », rapporte le sociologue Jérôme Berthaut dans un entretien accordé à Ina Global.

En outre, le caractère inédit du Bondy Blog rappelle que le changement de regard des médias sur les banlieues revêt toujours un caractère exceptionnel. Avant que la différence ne se fasse ressentir sur tous les écrans du pays, c’est toutes les habitudes que les rédactions ont contracté depuis des décennies qu’il s’agit de bousculer. Or, cela ne peut se faire du jour au lendemain. Jérôme Berthaut, qui a pu observer fin 2006 – début 2007, ces premiers apprentis issus des quartiers populaires qui débutaient à France Télévisions, remarque ainsi qu’ «Ils avaient pour certains un point de vue différent dans la manière de parler des quartiers populaires mais la possibilité pour eux d’exprimer ces points de vues et surtout de les traduire en projets de reportages était très difficile. ». Le sociologue étaye : « Ce dont se rendaient vite compte ces journalistes, c’était que les reporters n’ont finalement que très peu de marge de manœuvre dans la définition des commandes et des projets de reportages. C’est souvent dans les conférences de rédactions entre chefs de services, rédacteurs en chefs ou présentateurs que se décident les sujets. ».

Derrière la crispation banlieue/élites, il y aurait surtout un impensé social, celui de la mutation des modes de travail collectif. Un management bottom-up est-il à même de briser la barrière périphérique qui écarte encore le centre de ses marges, le sommet de la base, l’ « élite » du « peuple » et les médias de l’espace vécu, constitutif des événements ?

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*A voir : un dossier en trois volets sur la relation qu’entretiennent les médias avec les banlieues françaises, produit par l’Atelier des Médias de RFI. Le premier épisode commençait le samedi 24 octobre 2015, avec une émission spéciale Bondy Blog, à l’occasion des dix ans des émeutes de banlieue. Dans ce reportage, conduit par Manon Mella, nous entendrons Serge Michel, le co-fondateur du blog ; Nordine Nabili, son directeur actuel ; des bondy blogueurs, et des éléments de reportage lors du séminaire de rentrée.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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