Hommage aux victimes des attentats de Paris : le sens de l’Histoire

Pour montrer que la France « reste debout avec ses valeurs face aux terroristes de Daech », le président de la République, François Hollande, a solennellement prié ses concitoyens de mettre un drapeau bleu blanc rouge aux fenêtres des maisons vendredi 27 novembre 2015. Le sens de l’Histoire. 

Hier matin, à Paris, j’ai vu les drapeau trembler de froid sur les autobus, former des plis sur les devantures des boutiques et des agences, et c’est seulement à cause du brouillard que le bleu et le rouge peinaient à s’extirper des nuages. Faut-il voir là un geste d’engouement collectif et abstrait ? « Je fuis ce patriotisme va t-en guerre qui ne m’inspire rien de bon », me souffle un passant d’une soixantaine d’années. En 2015, que vaut le symbole du drapeau bleu-blanc-rouge ?

Bleu blanc rouge est notre drapeau 

Au nom d’une aversion pour l’impératif, certains ont jugé inutile voire ridicule cette initiative prise par un François Hollande « prêt à tout pour pavoiser ». L’heure était-elle vraiment au mauvais esprit égoïste et séditieux ? Certains Français n’ont pas sorti leurs drapeau, se méfiant de l’objet, « politique » et « nationaliste ». Un drapeau bleu blanc rouge n’exclut pourtant pas mais au contraire inclut d’autres représentations de la République, moins symboliques, plus concrètes, à l’instar d’une cour d’école où d’un terrain de jeux où joue en paix la jeunesse de demain.

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Déplaçant la polémique sur le registre de l’humour, des Français n’ont pas hésité à monter au balcon « leur soutien pour la France ». Cette photo a fait le tour des réseaux sociaux  :

Blue, white and red brassieres, the colours of the French national flag, hang from a balcony in Marseille, France, November 27, 2015 as the French President called on all French citizens to hang the tricolour national flag from their windows on Friday to pay tribute to the victims of the Paris attacks during a national day of homage. REUTERS/Jean-Paul Pelissier TPX IMAGES OF THE DAY - RTX1W3FC

L’abstraction du drapeau

Un hommage a été rendu dans la cour d’honneur de l’Hôtel national des Invalides. « C’est trop tôt », estime une autre passante que je rencontre, emmitouflée dans une écharpe noire. A ses yeux, les politiques confondent trop vite l’actualité avec l’Histoire pour donner de la gravité aux événements sur lesquels pourtant toute la lumière n’a pas été faite. Le travail collectif de mémoire du 13 novembre a t-il des airs de commémoration du 11 novembre, alors même que les événements sont encore frais dans les esprits ? On peut se demander si cela ne relève pas d’une abstraction que d’honorer nos morts. Certes, les jeunes qui étaient sortis ce soir là écouter un concert de métal, siroter un verre de vin ou s’exalter devant un match de football ne sont pas morts pour la France, mais ils sont morts en faisant vivre la France.

Cette France qu’on a voulu tuer de terreur.

Radicalisation ? Nihilisme individualiste 

« Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle », écrit Olivier Roy dans les colonnes du Monde. Le politologue et spécialiste de l’islam souligne ainsi avec force que ces actes relèvent d’un nihilisme individualiste davantage que d’une radicalisation collective de convaincus.

Toutefois, l’on peut se demander si toute exhibition collective violente d’un mal-être est assimilable à une révolte. Une révolte est soulèvement qui suppose une conscience historique. Je pense au tableau de Nathaniel Jocelyn, Cinqué, le chef des rebelles de l’Amistad en 1839. Il est calme. Résolu. Il se bat pour la liberté. Le « djihadisme » propose une radicalisation sans cause.

Les tueurs Français franchisés « Daech » ne commettent pas leurs actes de terreur au service de cette organisation, mais via cette organisation, qui leur apparait la plus efficace du moment, tant sur le plan logistique que sur le plan de la répercussion politico-médiatique. Ils désagrègent ainsi le corps social de l’intérieur en délaissant les questions politiques, car au lieu de transformer un mécontentement en engagement politique, ils usent des ressorts de la crainte et du crime.

Avec le terrorisme mis en place par l’organisation « État islamique », en revanche, pas de sang pour un lendemain qui chante. Le 13 novembre 2015, une partie de la jeunesse de Paris a été fusillée pour rien.

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Fondamentalement, la présence de jeunes dans les rangs du groupe « État islamique » ayant grandi en France est le fait d’une époque où le sens politique de la liberté comme puissance d’agir et son sens social comme indépendance passive sont disloqués. Et, quand la liberté en vient à être confondue avec la possibilité sans borne de commettre des actes gratuits, il en résulte un effacement radical du sens politique comme puissance active du citoyen, qui est tel d’être tout à la fois sujet et agent, souverain en tant qu’il est membre actif du corps politique. Le nihilisme individualiste qui séduit les jeunes partis aux côtés de « Daech » menace de les priver irréversiblement, eux ainsi que tous ceux qui tombent sous leurs balles, de ce qui les fait être humains : la liberté.

La révolte n’est pas du côté des terroristes de l’EI et des jeunes qui les rejoignent, mais dans cet acte d’unité autour des principes de la République, qui sont ceux de la démocratie. D’où la nécessité d’avoir réaffirmé hier le politique en brandissant le drapeau de la République française, dressé, comme au premier jour de son histoire, dans la révolte contre les contempteurs de la liberté.

Hollande a perçu le sens de l’Histoire en demandant aux Français de manifester, d’une façon symbolique, leur désir de ré-agréger le corps politique à un moment de l’Histoire où il est menacé non seulement dans son intégrité, mais surtout et plus que jamais dans son essence même. Pourvu que ce ne soit pas seulement le jour balisé d’un hommage, mais au quotidien.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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