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Éloge des trains en retard

BILLET DE NOEL

« En raison d’une arrivée tardive dans le dépôt, le train corail à destination de Strasbourg partira vers 8h50 ». Surpris par l’annonce, d’une franchise pour le moins poétique, les gens doucement se glissent dans les compartiments qui leur sont attribués. Ils se sont levés tôt. Contre leurs tête, les bagages attendent le balancement du départ. Alors, lentement, le train laisse la gare de l’Est au jour naissant. Les rails à demi-endormis s’enfoncent dans le ballast. Un métro passe.

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Photo : Clara Sschmelck

Est-ce vers 11h que se lève le soleil, à l’Est ? A cette heure où enfin, les aplats champenois acceptaient de se relever sous le trait de l’astre blanc, la bête fatiguée s’abandonna sur la voie. « La locomotive est en panne, notre conducteur partira en chercher une autre dès qu’il trouvera un fret en chemin ». La contrôleuse s’affranchit des urgences langagières. Les noms des heures sont ailleurs. « Le train repartira ». Quatre heures durant, la dame traversera chaque wagon, distribuera des bonbons puis de l’eau aux voyageurs, et calmera les agacés avec la promesse d’un plateau repas. A plusieurs reprises, elle tourne sa clef de berne et s’adresse à tous au micro. Il y a dans ses annonces une humanité que l’on ne retrouve plus en TGV. C’est une voix sans vitesse qui vous parle, une phrase qui n’a aucune idée de son dernier mot.

Les compartiments gris qui débordent de valises mal ficelées, internet éteint, les gens qui descendent sur la voie, qui fument et qui parlent fort : nous sommes loin de l’ordre numérique !

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Un train à l’arrêt, c’est la vie qui reprend ses droits comme une herbe spontanée pousse le long des voies. L’expérience, d’ailleurs, ne suppose pas autre chose qu’un retard, la déviation dans le temps d’une trajectoire définie par les algorithmes, ces horloges modernes. Le temps sensoriel engendre l’espace de l’expérience sensorielle. C’est le retard qui laisse le temps à un voile de fumée d’allonger un compartiment, au bruit d’un d’un sac qui tombe de donner une idée de la hauteur du wagon, au couinement répété des portes d’indiquer la distance qui sépare une voiture d’une autre. Le retard, enfin, qui fait se rencontrer les passagers redevenus voyageurs.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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