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Salafistes, la banalité du mal

Finalement, Salafistes est sorti. Le sulfureux documentaire de François Margolin et de Lemine Ould M. Salem présente t-il un danger ? Point de vue sur un film qui se défend d’en avoir un. 

Présenté au Festival international des programmes audiovisuels (FIPA), à Biarritz, jeudi 21 janvier, le documentaire avait reçu, vendredi 22 janvier, de la Commission de classification des films, une interdiction aux moins de 18 ans assortie d’un avertissement. Ses auteurs ont alors décidé d’en proposer une version remaniée, expurgée, notamment, des images de l’assassinat par les frères Kouachi d’Ahmed Merabet, le policier qui patrouillait non loin des locaux de Charlie Hebdo, version que le ministère de la culture a tout de même assorti de la même interdiction aux mineurs. Depuis, la polémique croît plus vite que les avis sur le film lui-même.

Fallait-il censurer, et même limiter aux spectateurs majeurs un documentaire, au motif qu’il met en scène des images de propagande djihadiste ? «Compte tenu du parti pris de diffuser sans commentaires des scènes et des discours d’une extrême violence, j’ai décidé de suivre l’avis de la commission de classification des œuvres cinématographiques (…) Mon rôle est de respecter le travail de l’auteur qui est le seul responsable de son œuvre, tout en ayant à chaque fois à l’esprit la nécessaire protection de la jeunesse» s’est défendue mercredi Fleur Pellerin, dans un communiqué.

Une chose est certaine : la jeune ministre a gardé à l’esprit la date de la dernière interdiction d’une oeuvre cinématographique en France : c’était en 1962, pendant la guerre d’Algérie, notamment avec les films et documentaires de René Vautier, quand la police parisienne jetait dans la Seine les manifestants pro-FLN et que les terroristes de l’OAS agissaient le plus souvent à l’insu de la population civile française. En plein état d’urgence, la question a ravivé une plaie encore brûlante dans l’histoire de la République.

Pour une partie de l’opinion, c’est surtout le contexte contemporain post-Charlie qui impose la non-censure du film. À la sortie de la toute première séance de Salafistes, organisée ce mercredi à Paris au cinéma Sept Parnassiens, un spectateur a exprimé au Figaro : «Le film ne doit pas être interdit au moins de 18 ans, ça le condamne à mort. Nous parlons depuis Charlie Hebdo de liberté d’expression, chacun doit se sentir libre de le voir ou non!»

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Sans voix off

Le film, dépourvu de voix off et expurgé de toute analyse discursive, pourrait-il séduire des jeunes assoiffés d’alternative à une vie privée de perspectives stimulantes ? « Outre le chômage massif, le problème du traitement de plusieurs générations d’immigrés en France facilite le travail des recruteurs de « l’État islamique ». Ce qui les attire avant tout, c’est de laisser leur vie et leurs emmerdes derrière eux. » résume le juge Marc Trévidic. On peut penser que la sortie de ce film d’une rare violence sape le travail des politiques, enseignants et parents qui s’efforcent de dissuader les jeunes les plus vulnérables. « Il est complaisant et sans point de vue« , nous rapporte Pascal Rogard. « Ce film n’a rien à voir avec Timbuktu, métrage que compare au leur les réalisateurs de Salafistes », ajoute le DG de la SACD.

Pour France Télévisions, qui a pourtant financé 20 % du film via France 3 cinéma, pas question de laisser tourner la bobine de ce documentaire devant tous les yeux. Le groupe avait retiré son soutien et annoncé qu’il ne le diffuserait pas. « En l’état, ce documentaire ne peut pas être mis à l’antenne. France Télévisions fait des reportages sur Daech ou le djihad mais là, il y a bout à bout des interviews d’idéologues qui ont des discours articulés de propagande, entrecoupés de vidéos de propagande que l’on a par ailleurs choisi de ne pas diffuser à l’antenne, dans les JT par exemple. Il y a des images qu’on ne diffuserait pas, à l’état brut, sans commentaire, sans distance. », a estimé la direction du groupe audiovisuel public. Il serait irresponsable en effet de diffuser ce film sans contre-discours politique et historique à l’appui.

Ce documentaire, parce-qu’il consiste dans une immersion qui ne saurait être neutre de toute représentation, est indissociable d’une séance d’explications historiques et cinématographiques de la part de ses auteurs, ainsi que d’un dialogue avec les plus jeunes. D’un point de vue pédagogique, c’est un documentaire qui ne se suffit pas à lui-même.

En revanche, à bien y regarder, le film est tout sauf un document de propagande pour Daech. L’aphorisme de Guy Debord, cité en incipit du documentaire, clarifie d’emblée le contrat de lecture : “Rendre la honte plus honteuse encore en la livrant à la publicité” avertit le spectateur de l’intention du film: il s’agit de montrer comment la doctrine des Salafistes se transforme en actes, de dénuder l’islamisme de son aura mystérieuse – car c’est elle qui attire les jeunes attirés par le Djihad, et ce probablement davantage que les voix off moralisatrices ne les retiennent de basculer dans l’intégrisme religieux belliqueux et criminel.

Photo : integrales_productions
Photo : integrales_productions

Que sommes-nous prêt à voir ?

Et, quand le salafisme trouve des adeptes sous nos fenêtres, faut-il en rester à des propos d’expert de plateau télévisé ?

La question est donc de savoir ce que nous sommes, nous, public français, citoyens d’un pays touché par le terrorisme, des entrailles de cette « nébuleuse hétérogène » qu’est la mouvance prosélyte salafistes, selon le mot des auteurs du documentaire éponyme.

A cet égard, le documentaire choisit d’éclairer le public par les faits plutôt que de le laisser divaguer dans des représentations fantastiques au sujet du djihad, de Daech et du salafisme. A cet égard, l’écrivain et cinéaste Claude Lanzmann, dans une tribune publiée dans Le Monde, a qualifié le documentaire de «véritable chef-d’œuvre éclairant comme jamais aucun livre» sur «la vie quotidienne sous la charia».

Témoins de la haine

Il reste un problème plus philosophique dans le fait de montrer ce film, où des personnes en massacrent lentement d’autres par haine.

Le haineux cherche à être la cause d’une souffrance dont l’être haï doit être le témoin lucide mais impuissant car livré à l’iniquité de son bourreau. Ce qui provoque la jouissance de celui qui répand la terreur est donc surtout de pouvoir jouer sur l’objet de sa haine. Or, dans ce documentaire immersif, et donc subjectif, nous sommes à notre tour comme tous témoins impuissants de la terreur, et de ce fait en quelque-sorte comme réifiés par les terroristes, indépendamment de la volonté des documentaristes.

Pour ainsi dire, Salafistes montre la haine sans que le spectateur soit amené immédiatement à la juger immédiatement, c’est à dire à en comprendre les mécanismes et la motivation – aussi absurde soit-elle, – cela parce-qu’il est entièrement captivé et capturé par le flux sans logique et hurlant des images.

Le film ne pousse pas des jeunes déjà fragiles à devenir djihadistes, mais montre sans mal la banalité du mal à toute une population qui vit depuis un an dans l’insoutenable apesanteur du doute.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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