Loi Travail : quand le numérique redevient nombre

Le projet de réforme du code du travail, porté par la ministre du travail  Myriam El Khomri, a provoqué une levée de boucliers sur les réseaux sociaux. Pris de cours, le gouvernement a déjà réagi en revoyant sa copie. Jusqu’où peut-aller #OnVautMieuxQueÇa, cette forme inédite de mouvement social ?

Quand les signes du printemps se font aussi rares qu’un 29 février, c’est sur Twitter que l’on bat le pavé. C’est ce que semblent s’être dit, de manière concertée, les milliers de Français qui ont réagi sur le réseau social à la #LoiTravail élaboré sous l’égide de la ministre Myriam El Khomri.

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Un hashtag et 750 000 signatures  

Lundi 29 février,  Libération a titré « colère numérique », jouant sur la bivalence du mot « numérique » pour souligner que ce mouvement est né de l’expression de la volonté du nombre et qu’il s’est développé au moyen de dispositifs et de devices numériques. Médiapart va plus loin en recourant à une figure de style qui consiste à rendre à un terme technique qui est d’ordinaire utilisé comme métaphore son sens initial connoté, pour évoquer une « bataille idéologique qui fait rage sur la barricade Facebook », comme si le mot de « mur » (sur Facebook, le terme désigne le fil personnel d’actualités et de publications de chaque utilisateur) reprenait maintenant son sens originaire connoté historiquement et se rapprochait enfin de « barricade ».

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Est-ce le retour du nombre, que l’on croyait justement dissous dans l’individualisme des usages de l’internet ?

Les 750 000  signatures recueillies en quelques jours par une pétition en ligne via la plateforme Change.org et opposée au texte de Myriam El Khomri prennent de court le gouvernement mais aussi – et c’est nouveau, les syndicats, contraints de tenir compte de cette mobilisation populaire qu’ils n’ont ni prévenue, ni orientée.

« Avant, il fallait occuper son usine, défiler bruyamment, brûler quelques pneus pour faire résonner sa colère sociale. Puis espérer patiemment que la mayonnaise prenne […] Désormais, il faut créer un hashtag sur Twitter, partager une vidéo sur Facebook et lancer une pétition sur change.org. Le rythme de la viralité du phénomène contestataire est chamboulé. » observe t-on dans La Voix du Nord, non sans une certaine réserve sur l’efficacité à moyen terme de cet élan anarchique dont la rapidité laisse croire à une contestation facile et à peu de frais.

Colère confidente 

En fait, mieux vaudrait parler de sensibilisation que de mobilisation sociale à propos de #OnVautMieuxQueÇa. Et, la presse a du mal à enregistrer cette expression sociale massive inédite.

« Difficile passage de Twitter au papier », note Pierre Haski dans un tweet : le hashtag #OnVAUTmieuxqueça, qui a pris son envol à partir d’une émission sur YouTube où des jeunes invitaient tout le monde à raconter des expériences désagréables ou dégradantes au travail, devient, dans Les Échos, #OnVeut, ce qui prend un autre sens.

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Or, l’intérêt du hashtag était justement qu’il a donné lieu, pour la première fois, à une libre expression d’expériences vécues par des employés – en intérim, en CDD, en CDI, à la pige, des start-upers, des patrons de PME, des chefs de service, des patrons de grandes entreprise, des étudiants des travailleurs indépendants, des retraités, des personnes à la recherche d’un nouveau poste.

« Raconte quand tu t’es retrouvé(e) à faire le boulot de trois, quand on t’as viré(e) sans raison, quand…« 

Le ton était celui de la colère confidente et non pas celui du braillement borné. Les Twittos écrivaient moins dans l’esprit de se plaindre que dans l’espoir d’être entendus des autres. Certains Tweetos n’ont pas hésité à se mettre eux-mêmes en boite  en décrivant des anecdotes. En tous cas, l’on a assisté à un dialogue et non pas à un cortège tour à tour de fonctionnaires, de professions libérales, d’étudiants ou d’agriculteurs.

On Vaut Mieux que ça : des citoyens témoignent
On Vaut Mieux que ça : des citoyens témoignent

Dialogue social

On peut aussi se demander si le fait de railler le compte Twitter @LoiTravail et de créer une mobilisation spontanée qui n’est pas commandée verticalement par des directions  syndicales ou par des partis n’est pas une manière cathartique pour les citoyens de s’approprier le texte et de se rendre en mesure de l’influencer de manière plus constructive que par un « non » en bloc. Ne vaut-ils pas mieux que les gens expriment et partagent leurs craintes plutôt qu’ils consentent à se taire avant d’exploser ?

Anticipant un durcissement de la situation, le gouvernement a changé ce lundi le nom du projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri, en parallèle de l’annonce du report de son examen en Conseil des ministres. La référence aux « nouvelles libertés » a été supprimée et le mot salariés est réapparu, préféré à celui d' »actifs ». En outre,  le communiqué diffusé par Matignon renomme le texte « avant-projet de loi sur les nouvelles protections pour les entreprises et les salariés ». Alors, il y a t-il là un progrès remarquable dans ce qu’on appelle « le dialogue social » ? Reste à voir le texte de loi qui sera définitivement adopté.

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Paradoxe de la génération numérique

La manifestation sociale qui vient d’éclore sur Twitter a notamment permis de faire surgir un paradoxe qui est celui de la génération numérique   :  ceux-là même dont le rêve est un monde du travail communautaire où on ne serait pas partie prenante du marché, mais dans lequel on serait toutes les choses que nous pouvons être en même temps, un endroit où on puisse être soi-même, où on puisse être créatif tout en en faisant son travail, ceux-là mêmes qui s’expriment sur les réseaux sociaux, cherchent moins à refonder le code du travail qu’à sauver un code du travail accouché dans la douleur des luttes sociales des deux siècles derniers en Europe, en Russie/URSS, dans les Amériques et sur le continent de l’Afrique. Or, peut-on s’enthousiasmer pour l’utopie sociale numérique, ultra-libérale dans son principe, et en même temps, vouloir  préserver des droits sociaux qui supposent l’intervention forte de l’État dans l’économie ?

Multitude trans-individuelle

Enfin, une fois les langues déliées sur Twitter, les citoyens en âge de travailler vont-ils défendre des projets qui vont dans le même sens ? Réactions de corporatisme, réflexes de rang et fracture socio-culturelle sont-ils enterrés pour autant qu’un hashtag fait gazouiller tout le monde sous la même tonalité   ?

Dans les prochains jours, il sera intéressant d’observer ce que va donner l’action d’une multitude trans-indivuduelle qui n’est pas pour autant unifiée, incorporée, intégrée dans une totalité, ni totalement non plus détachée d’une lecture du monde du travail ou bien héritée du passé ou bien hypothéquée à un avenir fantasmé.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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