L’actualité de la terreur

Une semaine que les attentats de Bruxelles et de Lahore ont été commis. Et maintenant, après que les experts se sont succédés et corrigés sur tous les plateaux télévisés, comment penser la terreur ? 

Vivre avec

« Ils voulaient surtout tuer des enfants, alors ils ont visé l’endroit du parc où se trouvent les balançoires. » Le Monde daté de dimanche dernier donne un aperçu laconique de la logique lapidaire des terroristes. Depuis les attentats de Bruxelles, il y a eu 3 explosions à travers le monde, faisant 22 morts au Nigéria, 30 en Irak, au moins 72 au Pakistan. Sur nos gestes quotidiens, comme celui d’ouvrir la radio avec le ronronnement du premier café du matin, plane la probabilité d’apprendre que de nouveaux actes de terreur ont été revendiqués par le groupe EI ou ses funestes succursales. L’actualité du monde est minée par l’actualité de la terreur.

La semaine dernière, les experts es fondamentalisme djihadiste se sont succédés sur les plateaux de télévision, en même temps que la plupart des téléspectateurs se demandaient comment vivre avec la terreur.  Le Monde  a alors développé le projet #VivreAvec : le quotidien a sondé ses lecteurs sur la manière dont ils vivaient avec la menace terroriste. Les témoignages et questions des lecteurs étaient publiés en live sur une page dédiée du site du journal. Puis, au terme des quelques-jours de dialogue, Le Monde a identifié des thématiques de façon à apporter aux lecteurs des éclairages scientifiques sur chaque point. Ainsi, Mireille Delmas-Marty, juriste, auteure de Résister, responsabiliser, anticiper a répondu aux questions sur la surenchère sécuritaire face à la menace terroriste.

Ces éléments de sciences humaines rattachés offrent un précieux éclairage sur le contexte du terrorisme international dans lequel nous vivons. Reste cependant, telle une condition de l’homme moderne, l’insoutenable actualité de la terreur.

Parce qu’elles libèrent nos esprits de toute prédiction et de toute préconisation, la littérature et la philosophie sont indispensables pour « vivre avec » la terreur sans lui donner sens.
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L’actualité du mal

Dans les classes du monde entier, les professeurs se sont demandés toute la semaine comment parler des horreurs comme de l’actualité de la terreur, et non simplement comme d’un mal actuel, contemporain de nous, d’une horreur contingente qui s’analyse au gré des expertises sur le fondamentalisme islamiste  puis qui disparait des écrans de télévision.

Penser la terreur relève d’un défi, d’une provocation à penser plus et autrement. Le travail de la pensée n’a cessé de s’enrichir, sous l’aiguillon de la pensée « pourquoi », ce cri contenu dans la lamentation de toutes les victimes de la terreur, où qu’elles soient, à quelle époque que ce soit.

Contrairement à ce que l’on est enclin à croire, nous avons aussi besoin de philosophes pour penser l’actualité des événements tragiques qui traversent les corps et qui trouent les grilles d’information. Les philosophes sont en effet en mesure de penser la terreur au delà d’un commentaire sur des images et des opinions qui portent sur un réel horrible :  la souffrance absurde, l’échec immérité, la peine injuste, la mort insensée, en même temps que la quête du sens qui peut être celui de ces « situations-limites », c’est justement le nerf de la philosophie.

Penser pour agir 

Force est de rappeler que la terreur, c’est à dire la violence et la souffrance, commises ou subies, ne constitue pas un problème seulement spéculatif. Il exige la convergence entre la pensée et l’action. Penser la terreur permet de se demander non plus seulement d’où vient le mal – comme le font les mythes, les gnoses et les récits ésotériques tels qu’on les trouve aujourd’hui sur les sites conspirationistes – , mais que faire contre la terreur ? 
Et, les réponses pratiques que nous pouvons trouver ne sont elles-mêmes pas sans effet spéculatifs : agir contre la terreur, c’est aussi être en mesure d’enrichir notre pensée de la terreur. Autrement dit, il y  a nécessité de penser pour agir contre la terreur, et nécessité d’agir contre le mal pour penser la terreur.  Certes, mais maintenant, comment vivre ? La philosophie s’attaque à la bêtise, mais n’éradique pas la fragilité de l’homme.

Transporter pour exprimer

Cette fragilité, c’est la littérature qui la prend en charge. Elle touche les sens, quand les explications de spécialistes ne s’adressent – délibérément – qu’à l’intellect.

« Leurs yeux sont pétillants. Comme ceux de Croc-Blanc sur la première de couverture. Un bleu magnifique. Hypnotique.(…)Je n’aurai pas la force de leur dire que la cruauté des loups est bien plus inoffensive que celle de certains humains. Des louveteaux en perdition, aux dents de lait acérées, le cerveau en couteaux aiguisés, une bombe à la place du cœur, des lames dans l’âme. Je sens que cette fois, je n’aurai pas la force de leur expliquer l’inexplicable. (…) Tout ce dont je me sens capable, c’est de poursuivre ma lecture. Moi aussi je ne dois pas oublier mon rêve: celui de les transporter vers l’ailleurs. », confie  dans les colonnes du Huffington Post Dalila Choukri, Professeur de Français et de Médias Images à Genève, présidente du Festival International du Film Oriental de Genève.  » Dans cet ailleurs de la fiction littéraire se trouve justement l’actualité du réel, à laquelle on ne peur donner sens mais que l’humanité pourtant ne doit pas renoncer à exprimer.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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