Femmes victimes de harcèlement : elles ne tairont même plus leur silence

« Nous ne nous tairons plus » : l’appel de 17 anciennes ministres face au harcèlement sexuel a été publié le 15 mai par le JDD avant d’être repris par Le Monde. Comment le non-dit a pu perdurer si longtemps ? Comment s’opère, dans les milieux du pouvoir, la fabrication du silence par les harceleurs et agresseurs sexuels qui veulent éviter de tomber sous le coup de procédures judiciaires ? 

Dans un manifeste franchement  intitulé « Nous ne nous tairons plus », d’anciennes ministres, parmi lesquelles Roselyne Bachelot, Cécile Duflot, Aurélie Filippetti et Nathalie Kosciusko-Morizet, écrivent : « Comme toutes les femmes qui ont accédé à des milieux auparavant exclusivement masculins, nous avons eu à subir et à lutter contre le sexisme. Ce n’est pas aux femmes à s’adapter à ces milieux, ce sont les comportements de certains hommes qui doivent changer. » Elles réclament une meilleure prise en compte de ce délit par la justice, et souhaitent que les plaintes soient plus faciles à déposer.

L’appel est assorti de témoignages. Il s’adresse à toute la société civile française.

Pourquoi le silence ?

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CS. « Les Hauts-fonctionnaires ». Collage sur miroir.

Le plus grave, dans cet appel salutaire, c’est que le lecteur compte intérieurement le nombre d’années où ces femmes ont enfermé les faits sous silence.

Par crainte de perdre un poste, quand on sait qu’un procès dure cinq ans et qu’une mise au placard se claque aussi rapidement qu’un mauvais moment ?

Ou plutôt, ce sentiment indicible d’avoir été l’objet d’un individu qui exerce un abus de pouvoir par désir de posséder. S’il y a des situations d’infériorité vécues qu’il est difficile de confier verbalement à ses proches comme l’agression physique ou l’humiliation, le harcèlement sexuel l’est encore davantage. Un soupçon plane toujours. Si vous êtes une proie, c’est que « vous l’avez cherché un peu, puisque certaines femmes se font harceler et d’autres pas » ; « La nature vous a fait plaisante. Il y a des contreparties à assumer« . Ou alors, ce stigmate sur votre chair prouve que vous n’avez pas la force de caractère pour repousser qui s’avance. A cet égard, dans les milieux universitaires et de la haute fonction publique, les remarques de certaines femmes sont parfois encore plus sexistes que les réactions d’hommes, souvent sincèrement dégoutés. « Tu as vu qui c’est ? Tu ne te rends pas compte de l’honneur que cela représente ? Quelle gamine !« .

Il est aussi à signaler que les jeunes hommes ne sont pas non plus épargnés par ces « agressions d’abus de pouvoir », exercées par des hommes dans la plupart des cas, mais aussi par des femmes.

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Par honte, encore, de s’être tues si longtemps. Le silence induit le silence, dans sa spirale du non dit. Pourquoi ? Parce que jusqu’à présent, les personnes qui harcèlent et agressent savent très bien contourner l’institution judiciaire.

La fabrique du silence 

Comment s’y prennent les harceleurs pour contourner les procédures judiciaires ? Formaliser rationnellement les récits issus des témoignages permet de démonter les techniques employées par les gens qui abusent de la sorte de leur pouvoir, et montrer ainsi aux plus jeunes comment s’en tirer à temps.

1. Phase 1 : viser une proie jeune (de seize à quarante-cinq ans). Créer une flatteuse familiarité avec la proie. Cela passe, avant tout attouchement physique, par le recours au tutoiement, puis par des manifestations de sollicitude mielleuse (« tu es fatigué(e) »…), des questions personnelles (« comment se sont passées tes vacances ? », « Avec qui vis-tu ? », « tu veux voir une photo de mes enfants ? » …) , et éventuellement, des blagues salaces difficiles à repousser quand elles arrivent par pack de dix. De la sorte, une relation de je à tu est installée. La victime est enfermée contre son gré dans une relation avec l’individu son harceleur. Il a réussi a créer une relation exceptionnelle et exclusive, tant est si bien que cette dernière aura du mal à le considérer comme un prévenu dans le cadre d’un procès.

2. Phase 2 : isoler mentalement la victime en l’assenant elle et seulement elle de remarques péremptoires sur son travail, tout en glissant de manière pernicieuse sur des jugements portant sur sa personnalité. « Immature », « débile, « incapable » : le trio gagnant, car il est impossible de rétorquer à des insultes aussi abstraites et générales. Non seulement la personne visée craindra son harceleur, mais de surcroît, elle n’osera plus parler de cet individu avec des collègues ou ami(es), par gêne et par dégoût.

3. Phase 3 : le tour est joué. Insiste. Persiste. Intimide.Menace. Elle se taira et n’aura aucune preuve pour témoigner devant un juge. Attention au smartphone, tout de même, et à Twitter. Encore faudrait-il que les jeunes gens et les jeunes filles aient appris à savoir filmer en cas d’agression…pas évident de tenir son matériel quand un individu vous tient au corps.

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« Je suis réglo sur les impôts, j’ai droit à ça, quand même »

Tu ne respires plus quand le rire grisonnant se plante devant toi, détend à ta face sa voix nasillarde, – devant je veux dire très-devant, et te dit : »Tu as l’air d’avoir quinze ans. J’adore. » , — anaphore : « J’adore ce genre de chienne.« . Les dorures se salissent en vomissure. Tu t’aperçois soudain qu’il y a quatre murs qui se moquent de la porte. « Je suis réglo sur les impôts, j’ai droit à ça, quand même« . Serre la bouche par laquelle tu tiens parole. […].

« Comment ça, non ? Tu te prends pour qui ? Tu sais qui je suis ? ». Coincée. Immature. Pas drôle. 
Par chance, le visage d’un camarade te souffle à l’esprit, à cet esprit qui ressemble à une ligne de dents moites. A cet instant où la force est un peu d’air, tu dégages le très haut fonctionnaire en te tordant ton poignet pour mimer la folie, crachât lancé sur ses desseins salaces. il n’a pas pu exécuter son acte et se renverse en insultes. Je pars sans preuve. Je n’avais pas de smartphone à l’époque.

Mais le soir, l’épiderme ne se divertit pas. Montparnasse la nuit est un bourdon qui pique et pique ta peau. J’ai un demi litre d’alcool blanc dans le sang et la chair ébouillantée. Il pleut à torrents des goutes de honte. Je traverse n’importe comment. Au feu rouge qui refuse à la nuit le balai repus des voitures, la petite auto blanche de mon même camarade. Je le reconnais malgré la confusion des larmes et de la pluie aride, parce c’est le seul visage que je reconnais. Derrière la vitre, Il me donne son sourire. Je ne mourrai pas ce soir. Je ne mourrai plus jamais.

Name&Shame ?

Unknown-1Le Name&Shame sur les réseaux sociaux est-il une solution ? En agissant de la sorte, la victime de préjudices court-circuiterait à son tour l’institution judiciaire, comme le font ce type d’individus que la malice conseille. Cela est déloyal dans la mesure où l’individu visé par ce tag est mis en position de faiblesse pour se défendre : balancer un sale nom propre – et connu-  lui attire forcément la vindicte populaire — et ce y compris de la part d’individus qui pratiquent, cautionnent et/ou normalisent le harcèlement et l’agression sexuels.

Or, dans un État de droit, même la pire des crapules a le droit de donner sa version des faits et de bénéficier d’une défense. « Tout individu a droit à une défense et le respect de ses garanties fondamentales aussi odieux les faits reprochés soient-ils, car c’est grâce à ce traitement que la décision de justice sera légitime et ne pourra pas être remise en question« , rappelle à cet égard l’avocate Céline Boyard.

Aussi, c’est à la justice d’établir les faits et de statuer des peines en conséquence, pas à la victime d’inventer les termes de sa propre vengeance.

En outre, le Shame&Name pousse à la confusion, et ne prémunit pas contre les accusations infondées.

Un texte au Sénat avant l’été

Dimanche, Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, interrogée sur France 3 à la suite de la tribune publiée par les 17 femmes anciennes ministres, a  expliqué que le gouvernement souhaitait effectivement «faciliter les dépôts de plainte».

Une proposition de loi visant à doubler les délais en matière de prescription pénale pour l’ensemble des crimes et délits a par ailleurs été votée en première lecture à l’Assemblée : on passerait ainsi de trois à six ans pour les agressions et le harcèlement sexuels, et de dix à vingt ans pour les viols. Le texte devrait être examiné au Sénat avant l’été.

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A lire aussi : Harcèlement sexuel : les hommes ne doivent pas se taire non plus. Dans ce billet, Johan Hufnagel note que la parole se libère dans les médias sur les cas de harcèlement envers les femmes. Selon lui, c’est le moment pour que les hommes suivent le mouvement.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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