Brexit : C’est Jo Cox qu’on assassine encore

Le « Brexit », ou « British Exit », était en tête avec près de 51,7% des voix après dépouillement dans 300 des 382 centres du pays, peu avant 04H00 GMT. C’est Jo Cox qu’on assassine encore. La député espérait que le referendum soit l’occasion d’une réforme profonde des institutions européennes, au lieu d’un plébiscite pour le repli.

Au lendemain de l’assassinat de Jo Cox, son époux témoignait dans The Daily Mirror, un journal britannique populaire : « Jo croyait en un monde meilleur. Elle aurait voulu qu’on s’unisse tous contre la haine qui l’a tuée ». La Député travailliste de Birstall (Royaume-Uni) a été tuée le 16 juin dans le West Yorkshire (nord de l’Angleterre). Le 10 juin, elle avait publié dans le Yorkshire Post une tribune dans laquelle elle lançait, notamment : « De grâce, avant le 23 juin, ne vous laissez pas avoir par tout ce baratin qui voudrait que le seul moyen de répondre aux problèmes posés par l’immigration soit de voter la sortie de l’UE. C’est tout simplement faux. »

887372-000_c92mi-1

Des râles de haine et du verbe séducteur sur les « dangers de l’immigration » supposés crées de toute pièce par l’Europe, il y’en aura eu durant toute la campagne pour le référendum de sortie ou de maintien dans l’Union Européenne. Le président du parti xénophobe Ukip, Nigel Farage, n’a cessé de brandir le spectre de l’invasion du Royaume Uni par une horde de réfugiés Musulmans pratiquants, invasion validée, sinon encouragée par la politique Bruxelles. Le résultat de référendum traduit l’attaque populiste classique que l’on retrouve un peu partout, estime l’essayiste britannique Robert Harris. Le proposer aux électeurs signifiait déjà accepter de renoncer au projet européen : « Ce référendum est en fait un exercice d’anti-intellectualisme. Il répond à une désaffection générale pour la politique. Et puis, il existe dans ce pays une forte nostalgie du passé« .

Dans son Appel aux européens, l’écrivain Stefan Zweig avertissait déjà, au début des années 1930 : « L’idée européenne n’est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique , comme celui de l’appartenance à un peuple, elle n’est pas originelle ni instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n’est pas le produit d’une passion spontanée , mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée« . Il voulait guérir l’Europe de ses « fièvres nationalistes » et croyait en la construction d’une Europe par la culture, ciment de l’unité selon lui.

Dans son fameux «discours à la jeunesse étudiante» à l’université de Zurich en 1946, Sir Winston Churchill soutenait la nécessité impérieuse de fonder l’Europe : «Il y a un remède: […] Il consiste à reconstituer la famille européenne, ou tout au moins la plus grande partie possible de la famille européenne, puis de dresser un cadre de telle manière qu’elle puisse se développer dans la paix, la sécurité et la liberté. Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe

Croire en l’Europe 

Croire en l’Europe, les médias d’information de l’Union nous y ont-ils invité, ou tout simplement permis, ces derniers temps ? La presse nationale britannique était partagée sur l’issue à donner à a consultation sur l’Europe, entre le « in » et le « out ». Le côté sensationnel et frontal qui caractérise traditionnellement la presse britannique explique des prises de positions très franchement marquées. The Daily Mail, The Daily Express ou The Sun n’ont pas hésité à donner dans l’euro-scepticisme criard.

photo

Exemple du menu de la semaine servi par The Daily Express (430 000 exemplaires quotidiens). : lundi : « Nouveau raid fiscal de l’UE sur la Grande-Bretagne »;  mardi : « L’UE ultra-toxique pour les retraites »; mercredi : « La reine met en cause l’UE ».  « Independence day », se réjouissait le 23 juin The Sun, qui exhortait ses lecteurs à « libérer le Royaume-Uni de l’emprise de l’UE ». Pour le quotidien de Rupert Murdoch, qui avait lancé, le 17 juin, le jeu de mot devenu hashtag « Beleave », croire au Royaume Uni, c’est quitter l’Europe.

4956406_6_5208_2016-06-23-2d7388c-22338-xlr9vd_689c615c0d99b4d99749d70182534fbe

Le 22 juin, à la veille du scrutin, The Guardian, un quotidien de qualité, – mais surtout lu dans la capitales et dans les villes universitaires, avait fait preuve de finesse en soulignant en jaune vif les lettres « i » et « n » de son identité visuelle.

CltXTz-WYAAUQl2-2

Groupe audiovisuel, la BBC était tenue d’équilibrer les temps de parole accordés aux pro-In et aux pro-Out.

La presse internationale, en anticipant souvent le choix des citoyens britanniques, avait-elle par avance retiré le Royaume Uni de la carte de l’Union ?  Ces derniers jours, peu de unes des quotidiens français, allemands, espagnols ou italiens étaient consacrés à l’enjeu du referendum proposé aux Britanniques. Une manière de voir le Brexit comme s’il s’agissait d’une problématique interne aux Royaume Uni. Les articles consacrés au sujet étaient majoritairement écrits sous l’angle des répercussions d’un éventuel Brexit sur les institutions européennes et sur les autres Etats européens, comme on le voit dans cette infographie parue dans Le courrier International en France.

Infographie du Courrier International
Infographie du Courrier International

De surcroît, les éditoriaux français s’en sont souvent tenus à la polarisation « peuple vs.élites », qui correspond à une grille d’interprétation plaquée sur presque tous les sujet politiques. Or, elle n’est pas pleinement opérante, dans la mesure où toute une partie de l’establishment britannique est traditionnellement anti-européenne et a par conséquent mené campagne pour le Brexit. On pense à l’ancien maire de Londres, à une grande partie des Conservateurs et des médias. En fait, c’est plutôt la polarisation entre populisme et élitisme qui a raidi le débat et creusé la ligne de faille entre les citoyens britanniques. Quand The Sun présente l’Europe comme une muselière pour le peuple britannique , il donne dans le populisme, et quand The Financial Times ne considère pas assez en détail l’économie réelle telle qu’elle est vécue par les gens, il donne dans l’élitisme. « Mind the Gap ! « , pourrait-on dire aux médias et aux acteurs politiques des autres pays de l’UE.

Carry that weight 

Au lendemain du référendum, The Guardian se demande si un pourcentage important des trois millions d’Européens qui vivent en Angleterre ne vont pas quitter l’Ile, et si certains Anglais n’en feront pas autant. Quel que soit l’avenir proche du Royaume Uni, le résultat du référendum a déjà disloqué et la Nation avant que de diviser l’Europe, estime le même quotidien. En effet, les résultats exacerbent un fossé entre les jeunes, qui ont voté massivement « Remain », et les plus âgés, qui, bien qu’ils aient vus l’Europe se construire, ont en majorité penché pour le « Leave ».

 

photo 2

Londres a voté majoritairement en faveur du « Remain ». Cela était prévisible, le marché a mal encaissé le choc du Brexit : les bourses sont en chute libre, la livre sterling au plus bas depuis plus de 30 ans, le pétrole à nouveau sous les 50 dollars. Le Brexit pourrait refaire de Paris, restée dans l’ombre de Londres, une capitale financière de premier plan. Le Royaume Uni siégera t-il toujours au siège de la BCE, la banque centrale européenne ?

Dans une pétition publiée sur Change.org, des Londonniens ont entrepris d’exiger du nouveau gouvernement britannique un référendum sur l’indépendance de Londres.

Les villes universitaires telles Cambridge, Bristol ou Oxford ont voté pour le « Remain » à plus de 60%, craignant un « isolement des cerveaux » en cas de sortie du Royaume de l’UE. Les étudiants ressortissants de l’Union devront en effet en payer les frais :  « Alors qu’en moyenne, une année d’études au Royaume-Uni coûte 15 000 euros pour un étudiant britannique, elle ne revient qu’à 8 000 euros en moyenne pour les étudiants français », rappelle Jacques Comby, président de la commission internationale de la conférence de présidents d’universités (CPU) et président de Lyon-III.

A échelle de l’archipel, les résultats du référendum fissurent forcement l’unité du Royaume Uni.  Contrairement à l’Angleterre et au pays de Galles, l’Écosse a largement voté en faveur du «Remain». Dès lors, le Brexit pourrait justifier l’organisation d’un nouveau référendum d’indépendance, après celui de septembre 2014 ou le « no » l’avait emporté.

A peine le « Leave » avait été voté que déjà l’Espagne lorgnait le détroit de Gibraltar en suggérant aux anglais de mettre en oeuvre une « souveraineté partagée ».

Dégrisement  

photo 3

Ce 24 juin supporte un brouillard dégrisant que la presse ne parvient pas à dissiper. Les médias européens sont assommés. Pour le magazine allemand Der Spiegel, « l’incroyable s’est produit. Le Brexit. Les Anglais veulent quitter l’UE. Contre l’avis de presque tous les experts. Contre la raison économique. Contre l’avis des autres européens ». Le quotidien bruxellois Le Soir s’inquiète quant à lui d’un effet domino : « Après la victoire du Brexit, les eurosceptiques veulent suivre l’exemple britannique« .

13501736_10154354532833987_3886455170023629315_nLes chefs de la diplomatie des six pays fondateurs de l’Union Européenne (France, Allemagne, Pays-Bas, Luxembourg, Belgique, Italie) se réuniront demain, samedi 25 juin, à Berlin. Une réunion des 28 commissaires européens est prévue lundi 27 juin à Bruxelles, pour plancher sur la mise en oeuvre pratique du Brexit.

Pour l’essayiste français Edouard Tréteau, la sortie de l’Europe de la Grande Bretagne est une opportunité en ce sens qu’elle va initier un mouvement salutaire de recentrage de l’Europe sur des pays qui veulent vraiment avancer ensemble. Le quotidien espagnol de centre-gauche El Pais souligne à son tour le défi imposé à l’Europe : « Le référendum britannique force l’Union européenne à entreprendre un changement de cap» et que « Bruxelles affronte non seulement une négociation difficile avec Londres, mais aussi le risque de nouvelles consultations anti-UE ».

Il apparait qu’il a été souvent attribué, dans le débat collectif européen, les effets d’une certaine mondialisation où le marché est souvent laissé à lui-même, et les décisions prises à Bruxelles, évoquée telle une entité abstraite anxiogène et pathogène. Pourtant, l’Europe, à condition d’être renforcée, mieux investie et mieux expliquée, peut nous protéger des impacts négatifs de la mondialisation tout en nous permettant de bénéficier des avantages qu’elle ouvre : nous connaître, circuler, innover grâce à nos différences. Il convient de ne pas perdre de vue que l’échelle de nos actions s’est élargie au fur et à mesure que l’UE s’est élargie.

Mais, au lendemain du Brexit, n’est-ce la fin de l’Europe telle qu’on la connait et telle qu’on la vit ?

_______________________________

A relire sur Intégrales : Churchill, l’Européen 

The following two tabs change content below.
Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

Related posts