Aux USA, les illusions de la démocratie

Aux USA, l’arrivée d’une pluralité de jeunes pure-players indépendants ne fait pas oublier que les mass médias d’information sont concentrés dans les mains de grandes fortunes souvent en connivence avec les institutions gouvernementales. C’est en tous cas ce qu’estiment certains journalistes et chercheurs américains, à l’instar de Christopher Hedges, Edward S. Herman et Noam Chomsky, qui s’inquiètent pour l’indépendance éditoriale des grands titres d’investigation

« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. Il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. », écrit Montesquieu dans De l’Esprit des Lois. Il conçoit ainsi la notion de ce que nos contemporains nomment « contre-pouvoir ». En 2016, la presse est-elle encore un contre-pouvoir ? Plongée au pays de l’empire Murdoch. 

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Sur les plateformes sociales, une cartographie des médias en trompe l’oeil

Dans Propaganda Technique in World War I (1927), Harold Lasswell (1902-1978) propose un modèle d’analyse fonctionnaliste appelé le modèle de la seringue hypodermique qui voit le récepteur absorber la totalité du message émis par les médias. Un propagandiste peut ainsi se contenter de diffuser son message pour pouvoir agir sur les comportements des individus. Il est rejoint par Serge Tchakhotine qui, dans Le Viol des foules par la propagande politique (1939), affirme également que le pouvoir politique peut endoctriner les masses au moyen de la propagande. Son étude se nourrit de la théorie du psychologue Ivan Pavlov qui a travaillé sur les réflexes conditionnés chez les animaux (le chien de Pavlov) : il est possible d’influencer les masses au moyen de la répétition de messages diffusés dans les médias : la presse écrite, la radio, la télévision, le site web.

A l’ère de la diversification de l’offre et à la personnalisation des contenus encouragés par la technologie du mobile, l’expression de Mass Media a presque la désuétude des archives proches. D’autant plus que depuis les années 2000, les acteurs technologiques, comme les infomédiaires, ont eu un rôle à jouer pour conjurer la concentration des organes de presse. Leur apparition, historiquement, apparaissait légitime pour assurer le pluralisme médiatique, rappelle à cet égard Nikos Smyrnaios, chercheur à l’université de Toulouse.

C’est dans ce sens qu’entend intervenir Google News depuis les années 2000 en favorisant des partenariats axés sur l’innovation avec les médias. Cet enthousiasme rappelle la description que donnait Tocqueville de l’essor de la presse en Amérique : tout un chacun peut créer son propre journal et avec peu d’abonnés entrer dans ses frais. La décentralisation explique également cette multiplicité, puisque chaque bourg a son journal. Décentralisés, offrant à chaque citoyen la possibilité de créer sa plateforme d’information et de lui conférer une visibilité, Google, Facebook et Twitter se présentent à cet égard comme les nouveaux pionniers de la presse libre.

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Sur les réseaux sociaux, le paysage médiatique est une carte qui place les médias en faisant abstraction de l’échelle de leur influence, tant en terme de capacité d’enquêter que d’orienter l’opinion publique. Les contenus produits et partagés par des médias de faible portée (audiences, moyens humains et financiers pour réaliser des enquêtes, impact limité sur l’opinion) apparaissent, sur les fils d’actualité des utilisateurs de Facebook ou de Twitter, à nombre égal d’occurrences que ceux des grands titres. La carte mentale d’un lecteur qui s’informe via les réseaux des sociaux est ainsi faussée, en ce sens qu’elle donne une à lire une représentation erronée de l’influence réelle des médias qui construisent l’information.

En fait, les infomédiaires n’ont pas brisé les monopoles crées par quelques groupes qui possèdent et activent les médias de masse.

 

kill_the_messenger_integrales_productionsAffiche rouge. Gros plan sur un visage barré par des lunettes, qui ressemble à un portrait-charge . « Kill the Messenger », sorti en 2014, nous emmène loin des  buzz acidulés auxquels les pure-players dont Buzzfeed est l’archétype. Le film réalisé par Michael Cuesta s’inspire de la saga racontée par le journaliste Gary Webb.

Les médias de masse n’ont pas disparu 

Pour Webb, les médias de masse, possédés par des grandes fortunes qui sont précisément celles qui forment groupes de pression au sein des institutions publiques (les Lobbys), font la promotion aveugle du mythe de la démocratie américaine, « alors même que nous sommes dépouillés de nos libertés civiles et que l’argent se substitue désormais au vote ». Ils nomment les spécialistes et experts, presque toujours issus des arcanes de pouvoir, pour interpréter la réalité et expliquer la politique au grand public. Ils comptent habituellement sur les communiqués de presse, écrits par des sociétés privées, pour distiller leurs propres actualités. Et abreuvent la presse de potins, de sports et de faits divers. Le rôle de ces médias est de divertir ou de restituer à la manière de perroquets la propagande officielle pour le bon peuple. Les sociétés privées, qui possèdent la presse, n’hésitent pas pour cela à embaucher des journalistes prêts à servir de « courtiers » aux élites, qu’ils élèvent au rang de célébrités. Ces journalistes de cour, qui peuvent gagner des millions de dollars, sont régulièrement invités dans les cercles du pouvoir. L’écrivain John Ralston Saul les décrit comme des « hédonistes du pouvoir « , des hôtes invités au Salon des Muses, en quelque sorte.

Journalistes et lanceurs d’alerte infréquentables 

Quand Gary Webb, dans une série d’articles publiés en 1996 au « San Jose Mercury News », dénonce la complicité de la CIA dans le trafic de tonnes de cocaïne à destination des États-Unis pour financer les rebelles soutenus par la CIA au Nicaragua, la presse fait de lui un journaliste infréquentable. Lauréat du prix Pullitzer, Gary Webb a mis fin à ses jours en 2004. Les médias les plus en vogue du pays -dont l’ancien employeur de Hedges, le New York Times, qui affirmait que Webb disposait de « peu de preuves » pour étayer ses allégations- agissent comme des chiens de garde de la CIA. Peu de temps après la révélation des faits en 1996, le Washington Post consacrait près de deux pages pour déconstruire les affirmations de Webb. Quant au Los Angeles Times, il s’est fendu de pas moins de trois articles distincts pour dénigrer Webb et son enquête.

La longue liste de journalistes lépreux s’est étoffée, de Ida B. Wells à I.F. Stone en passant par Julian Assange », fait remarquer pour sa part le journaliste et écrivain Christopher Hedges, lauréat du prix Pullitzer.  Très récemment, en juin 2016, le journaliste de l’émission « Cash investigation », Edouard Perrin, bien qu’il a été « acquitté », s’est vu a poursuivi pour « complicité de violation du secret des affaires et du secret professionnel ».

Semblant d’indépendance éditoriale 

« Les médias sont en proie à la même médiocrité, au même corporatisme et au même carriérisme que les syndicats, l’académie des arts, le Parti démocrate et les institutions religieuses. Ils s’accrochent vainement au mantra égoïste de l’impartialité et de l’objectivité pour justifier leur soumission au pouvoir« , écrit Christopher Hedges dans une tribune publiée sur le site Thrudig. La presse, estime Hedges, parle et écrit -à la différence des universitaires qui bavardent entre eux dans le même jargon ésotérique comme celui en vogue entre théologiens médiévaux- pour être entendue et comprise par le public. C’est pour cette raison que la presse est plus puissante et qu’elle est plus étroitement contrôlée par l’Etat. Mais pour pouvoir diffuser efficacement la propagande de l’Etat, la presse se doit de maintenir la fiction de l’indépendance et de l’intégrité, cacher en somme ses véritables intentions.

Les médias, estime C. Wright Mills, dans la tradition des sociologues des années 1920,  existent avant tout pour permettre aux citoyens de trouver les clés du succès par eux-mêmes et répondre à leurs aspirations, quand bien même ils n’en n’auraient pas. Ils utilisent un langage et des codes pour manipuler et forger leurs opinions, non pour favoriser un véritable débat démocratique et de dialogue, ou pour ouvrir l’espace public à une action politique libre ou à l’échange. Nous sommes transformés en spectateurs passifs du pouvoir par les médias de masse, qui décident pour nous ce qui est vrai ou faux, ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. Ainsi, la vérité n’est pas quelque chose que nous découvrons de notre propre initiative, elle est décrétée par les organes de communication de masse.

Unknown-1Combler le fossé énorme entre identités idéalisées -celles qui dans une culture de la commodité reposent sur l’acquisition d’un statut, d’argent, de gloire et de puissance, ou du moins de l’illusion que l’on s’en fait- et identités réelles est la fonction première des médias de masse. Et la restauration de ces identités idéalisées, largement assiégées par les publicitaires et la culture d’entreprise, peut être très rentable. On ne nous donne pas ce que nous devons, mais ce que nous voulons. Les médias nous permettent d’échapper au monde séduisant du divertissement et du spectacle. Le tout-info est intégré dans ce savant mélange, mais ce n’est pas la principale préoccupation des médias de masse. Il n’y a guère plus de 15% de l’espace d’un journal qui est consacré aux nouvelles à proprement parler ; le reste est dédié à la futile quête de se réaliser vendue au grand public. Et ce ratio est encore plus déséquilibré sur les ondes ou à la télévision.

Vérité et discours 

La presse ne s’attaquera aux groupes faisant partie de l’élite au pouvoir seulement lorsque une faction au sein même du cercle du pouvoir décidera de faire la guerre à une autre, soutient Hedges. Lorsque Richard Nixon avait utilisé des méthodes illégales et secrètes pour harceler la presse alternative et tenter de lui nuire, et qu’il avait persécuté les dissidents noirs et les militants anti-guerre, il lui a suffi de rejoindre les rangs du Parti démocratique pour redevenir fréquentable aux yeux de la presse. Son crime n’était pas l’abus de pouvoir, puisqu’il avait déjà abusé de sa puissance pendant une longue période contre des personnes et des groupes qui ne comptent pas aux yeux de l’establishment. Le crime de Nixon aura été d’abuser de son pouvoir contre une faction au sein même de l’élite du pouvoir.

Pour Hedges, le scandale du Watergate, célébré tel l’illustration d’une presse courageuse et indépendante, n’est qu’une démonstration de la manière dont sont circonscrits les médias quand il s’agit d’enquêter sur les arcanes de pouvoir.

Edward S. Herman et Noam Chomsky expliquent, dans « La fabrication du consentement, que l’histoire a été bienveillante au point d’accommoder pour nous une «connaissance modérée» dans le simple but de déterminer les enjeux essentiels de la période du Watergate, lorsque la position de confrontation des médias a atteint son apogée. Sans surprise, les groupes puissants sont capables de se défendre ; et selon les normes des médias, un scandale devient un scandale quand leur situation et leurs droits sont menacés».

« La rupture survenue entre la vérité et le discours mais aussi l’action -autrement dit l’instrumentalisation de la communication- n’a pas seulement accru l’incidence de la propagande ; elle a également perturbé la notion même de vérité. Le sens de nos repères dans le monde est donc détruit », juge James W. Carey dans « Communication comme culture ».

IMG_2240Journalisme de qualité 

Cela ne signifie pas que le journalisme de qualité a totalement disparu ni même que la soumission au pouvoir des entreprises au sein de la presse est incompatible avec le savoir ou l’intelligence, mais les pressions internes, cachées à la vue du public, rendent le vrai journalisme très difficile.

Une telle disposition, surtout si elle est maintenue dans le temps, met généralement un terme définitif à la carrière. « Des intellectuels comme Norman Finkelstein et des journalistes comme Webb et Assange, qui marchent en dehors des sentiers acceptables du principe même de débat, et remettent en question le récit mythique de puissance, questionnent les motivations et vertus des institutions établies, et osent montrer du doigt les criminels de l’empire, sont toujours pourchassés », conclut celui qui a quitté le New York Times. Pour avancer droit, faut-il savoir avancer seul ?

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Dans cette  tribune publiée sur le site Thrudig, le journaliste Christopher Hedges analyse les conséquences sur le plan éditorial  du partage inéquitable des pouvoirs qui prévaut dans les sociétés de presse par actions, et explique leurs connivences avec l’Etat. Il revient sur l’affaire Webb.

Le quotidien pour lequel Webb écrivait à l’époque, après avoir publié un mea culpa, a mis le journaliste à la porte. Incapable de pouvoir travailler à nouveau comme journaliste d’investigation et, craignant de perdre sa maison, il se suicida en 2004. « Nous savons à présent, en partie grâce à une enquête diligentée par l’ancien sénateur John Kerry, que Webb avait raison. Mais la vérité n’a jamais compté pour ceux qui ont fait front contre le journaliste. Webb a assimilé la CIA à une bande de vulgaires trafiquants d’armes ou de drogue. Quant aux médias, qui rédigent leurs papiers à partir de sources officielles et sont donc l’otage de ces sources, ils sont les pions de ce même pouvoir. », éclaire Hedge, qui a claqué la porte du New York Times.

Si la CIA a distillé des centaines de millions de dollars de drogues dans des quartiers pour financer une guerre illégale au Nicaragua, qu’est-ce que cela révèle au juste sur la légitimité de cette vaste organisation clandestine ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur la soi-disant guerre menée contre les narco-trafiquants ? Sur l’insensibilité et l’indifférence du gouvernement à l’égard des populations pauvres, en particulier des personnes de couleur, premières visées par l’épidémie de crack ? Qu’est-ce que cela nous apprend au sujet d’opérations militaires menées au nom du grand public ?

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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