Terrorisme : pourquoi nous n’avons pas besoin de « héros » 



Unknown-3Quelques jours après la tuerie de Nice, la communication précipitée des politiques déçoit. La presse française, pour sa part, s’interroge sur la manière de livrer le récit d’un nouvelle crise intérieure. La rhétorique de conquête de Daech, qui érige en héros les criminels que nous appelons terroristes, pose un problème inédit : comment être à la hauteur pour résister à une organisation qui entend briser les fondements et le fonctionnent de la République ? 

En couv de Libé 

Le 18 juillet, Libération met en couverture du journal la tête de l’auteur de l’attentat de Nice qui a causé la mort de 84 personnes. La photographie en noir et blanc de son portrait est accompagnée de ce titre : « Lahouaiej Bouhlel, 31 ans, 84 victimes, adoubé par l’EI ». Il est mort jeune, en conquérant, triomphant. Ce registre épique, emprunté au champ lexical chevaleresque européen, a de quoi interloquer : est-ce à nous de reconnaître les héros crées par Daech ? Bouhlel apparait comme un brave, qui donne avec panache aux crimes de masse une dimension exaltante, ce qu’un banal poltron n’aurait été capable de faire.

A travers cette couverture dérangeante, Libération met au jour une des méthodes de l’organisation islamiste, à savoir le processus d’héroïfication express d’un déséquilibré tel qu’on en trouve partout dans le monde occidental. La force de persuasion est efficace : qui veut acquérir rapidement un capital de gloire s’enregistre auprès de Daech avant de commettre un crime à haut potentiel de médiatisation et de bruit sur les réseaux sociaux. 

Libération se défend de cacher au lecteur la face humaine des terroristes  tout en aiguisant leur appétit d’aller voir sur les réseaux sociaux ou sur le dark web à quoi elle ressemble.

Toutefois, le journal a donné le sentiment de ne pas s’être aperçu que le principe du martyr-tueur constitue vraisemblablement une véritable stratégie et une nouvelle étape de la guerre engagée par Daech contre les « Croisés ».

Daech, qui possède désormais ses propres réseaux et médias traduits dans une douzaine de langues,et n’a pas besoin de Liberation pour ériger les héros du Djihad. Mais les médias des démocraties doivent-ils pour autant continuer à offrir leurs Unes aux terroristes ?

Soyons à la hauteur 

Comme pour assourdir la Une de la veille, le 19 juillet, Libé montre au lecteur, en plan panoramique, l’assemblée des personnes qui se sont recueillies sur la Promenade des Anglais en hommage aux victimes.Unknown-4 A la violence du « héros » mortifère et morbide de Daech, s’oppose une force horizontale, plurielle, qui a les pieds sur terre et le ciel au dessus de la tête.

En face de cette figure ahurie de tueur, les visages des citoyens ordinaires qui luttent contre le terrorisme en le combattant par le courage de se réunir sur les lieux du drame, par les armes, par le bistouri, par le crayon, par la plume ou par la parole. 
 Ces visages, la presse les a montré abondamment le visage au lendemain des attentats de janvier 2015. Qu’elle ne se lasse jamais de les montrer. Ce sont des faces sans palmarès, des gestes sans médailles. Ce n’est pas la haine d’un ennemi qui les réunit mais la solidarité avec les victimes et la volonté de continuer de faire cité, d’habiter, de travailler et de faire la fête ensemble. De s’aimer, de faire connaissance ou de s’échauffer dans les proportions d’une simple dispute.

L’ordinaire comme idéal

A travers ses actes terroristes et sa propagande sur les réseaux sociaux, Daech entend nous faire régresser dans cette idée que nous avons, Français, de la République. Des sociétés en crise où les groupes tendent à se cloisonner en s’excluant mutuellement sont tentées de croire que le développement du système de conquête (ou de contre-conquête) fournit le seul moyen d’instituer une activité vraiment collective. C’est le discours du Front National, qui prétend que la solution est d’expulser et d’expurger la France de tout élément ou référence à l’Islam, et d’une partie du groupe Les Républicains, qui jure pouvoir liquider Daech à coup de « Y’a qu’à ». »Il faut mener une détermination » martelait Nicolas Sarkozy le 16 juillet sur iTélé. Cet énoncé est vide de sens. Toujours du côté de la droite, on propose de mettre un bazooka devant chaque camion (Henri Guaino) ou de faire sauter la Constitution (Laurent Wauquiez).

L’indécence, non ; le dissensus, oui !

Deuxième stratégie de Daech pour fragiliser les principes de la République : effacer le sain dissensus au sein de la société. Lutter au quotidien contre l’instauration d’un climat de terreur exige d’allier tous les efforts individuels et de faire taire persiflages ruffians et querelles intestines. Toutefois, ce serait un contre-sens que de voir telle une menace les divergences de points de vue post-attentats : les Français ne sont pas d’un seul tenant ; ils sont parlants, questionnant ; et de ce fait toujours nécessairement en situation de dissensus.

Jean-Marie Le Guen demande à ce que cessent toutes les critiques contre « les services administratifs de l’Etat ». Selon le député, de telles attaques menacent « l’Etat de droit », et sont « dangereuses pour la démocratie ». Vraiment ?

En République, tout citoyen a le droit d’avoir un avis et de le faire connaître, à condition que cet avis soit éclairé, rationnellement motivé, libre de préjugés et nourri d’un débat libre et contradictoire. C’est pourquoi souhaiter un consensus des parlements, des médias et des réseaux sociaux au sujet des attentats islamistes reviendrait à  se laisser séduire par un verbe galvanisateur, abstrait. Un boulevard pour toute pseudo « personnalité providentielle », un objectif atteint pour l’organisation Daech.

charlie intro 8888Le terrorisme s’en prend précisément à l’unité de la République dans le principe même de sa corporéité (les attentats), contraignant à annuler le sens civique et la vertu comme vrai principes de constitution du corps politique pour les faire remplacer par la peur et la réactivité : la politique réduite à la police internationale, le regain du militarisme, l’exacerbation de l’idée que le tout est plus important que la partie. Et la recherche du héros pur, sans mélange, sans complexité, en fait partie. C’est pourquoi dans un contexte de terrorisme, l’ordinaire — et l’humain ordinaire, deviennent pour la République un idéal à défendre.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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