Nice, enfants qui jouent. 27 juillet 2016. Photo : Renaud Chenu, sur Facebook.

Anonymat des terroristes : les médias d’info ne peuvent se comporter comme les réseaux sociaux

Daech, qui possède désormais ses propres réseaux et médias, n’a certes pas besoin de Télérama ni de Liberation pour ériger les héros du Djihad. Mais les médias des démocraties doivent-ils pour autant continuer à offrir leurs Unes aux terroristes ?

 

Afficher, répéter, étayer les noms des terroristes ou bien choisir de donner le minimum d’informations à leur sujet en les traitant tels des délinquants de droit commun ? Depuis  Saint-Etienne du Rouvray, la presse se demande si elle doit continuer à offrir aux meurtriers adoubés par Daech un second triomphe.

L’idée à laquelle souscrivent Le Monde, BFMTV ou encore France Médias Monde est de  taire le nom des terroristes pour éviter d’en rajouter sur la publicité qui leur est faite et pour présenter et pour préserver les familles, qui dans bien des cas, ne sont pas responsables des exactions. La question est de plus en plus urgente pour les médias professionnels, qui sont dans un régime de concurrence avec les réseaux sociaux, où nul principe éditorial ne contraint la libre circulation des contenus.  

 

Médiatisation des héros du Califat

En 2001, Ben Laden menace l’Amérique du fond de sa roche érodée. Les télévisions passent l’allocution en boucle. L’internet naissant offre une caisse de résonance à une séquence qui ressemble à une scène de péplum. Quinze ans plus tard, Twitter devient la porte d’entrée du Djihad. En août 2014, la diffusion en direct sur Youtube de la décapitation du journaliste américain James Foley par un soldat de Daech est partagée à des milliers de reprise. Les utilisateurs des réseaux sociaux se comportent de manière identique aux lecteurs de la presse à sensation. L’EI a su exploiter un des ressorts de la communication sur les réseaux sociaux : plus une nouvelle est choquante au plan émotionnel et éthique, plus elle a de chance d’être partagée massivement, rapidement, et surtout sans être modifiée, tronquée, ni parodiée. Même les médias traditionnels sont contraints, sinon de reproduire (floutée) la vidéo sur leurs sites, de la mentionner en vue de la commenter. Il ne s’agit plus simplement, pour les islamistes, de s’appuyer sur un réseau de propagande efficace, mais de faire de chaque internaute potentiel un agent bon gré mal gré de cette propagande.

Unknown-4Le 18 juillet 2016, Libération met en couverture du journal la tête de l’auteur de l’attentat de Nice qui a causé la mort de 84 personnes. La photographie en noir et blanc de son portrait est accompagnée du titre : « Lahouaiej Bouhlel, 31 ans, 84 victimes, adoubé par l’EI ». Il est jeune, conquérant, triomphant. Bouhlel apparait comme un brave, qui donne avec panache aux crimes de masse une dimension exaltante qu’un banal poltron n’aurait été capable de donner. A travers cette couverture dérangeante, Libération certes ne crée pas un héros, mais réitère le processus d’héroïfication rapide d’un criminel devenu soldat du Califat.

Un mode opératoire éditorial qui suscite un grondement de critiques sur Twitter. « L’effet heuristique d’une image est effectivement une donnée admise depuis de très nombreuses années par les scientifiques et les spécialistes de l’image. Sa force, sa répétition, son contexte, etc peuvent constituer des vecteurs d’influence non négligeables.« , synthétise sur son blog le communiquant Olivier Cimelière.

Quelques jours plus tard, l’église de Saint-Etienne du Rouvray est la cible d’une nouvelle attaque revendiquée par Daech. Le site de pétitions en ligne Change  lance « un appel aux médias nationaux: cessez de diffuser l’identité des terroristes! « .

Nice, enfants qui jouent. 27 juillet 2016. Photo : Renaud Chenu, sur Facebook.
Nice, enfants qui jouent. 27 juillet 2016. Photo : Renaud Chenu, sur Facebook.

Anonymiser les terroristes ?

Le 27 juillet, une partie de la presse a décidé de cesser d’offrir une forme de glorification à ceux dont on nomme les crimes autrement que meurtres. Il s’agit de préserver les familles, qui dans bien des cas, ne sont pas responsables des exactions.

Le Monde, France Médias Monde (RFI…), BFM décident de cesser de divulguer en boucle les photos des assassins et de limiter les occurrences des noms des auteurs d’actes terroristes, considérant que l’on peut continuer d’informer sans les citer incessamment et en faisant l’économie de l’emphase de l’image et de l’analyse psycho-sociale édifiante. 

« Nous voulons éviter de mettre les terroristes au même niveau que les victimes, dont nous diffusons des photos », a expliqué au Monde Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFM-TV.

Certes, Daech n’a pas besoin de Télérama pour assoir sa propagande destructrice. Il possède ses propres réseaux de recrutement et médias d’information, traduits en interne dans douze langues par l’agence Amaq. Mais, les médias français, en reconnaissant les héros de Daech de la même manière que Daech, assument une victoire du nihilisme des terroristes au lieu de la combattre. Ils sapent le moral des lecteurs, et cela ne va pas dans le sens contraire aux intérêts de Daech : l’organisation a tout intérêt à attaquer une population française de plus en plus fatiguée et angoissée. 

Le but pour la presse écrite, la télévision et la radio de pratiquer l’anonymat des terroristes est donc de marquer un net refus devant une attitude éditoriale de dépendance vis-à-vis de la logique de la terreur déployée par le groupe EI. 

Toutefois, le choix d’anonymiser les terroristes ne va pas sans risque au point de vue de la liberté d’informer, surtout s’il devenait un principe intangible applicable dans tout média d’information à tout acte de terreur, au lieu de relever d’une décision de chaque média au cas par cas.

Procès en dissimulation 

Bien sûr, il ne s’agit pas pour un journaliste, dont c’est le métier de raconter un événement, de de masquer le nom et l’identité des protagonistes d’un attentat. A cet égard, Jérôme Fenoglio précise, dans un éditorial du Monde : « Cette demande porte principalement sur des images tirées de leur vie quotidienne ou sur celles, souvent prises par eux-mêmes, précédant leur passage à l’acte. » Il ajoute qu’elle «  ne concerne pas les documents de type pièce d’identité, ou les images apportant différents type de preuves (par exemple capture écran attestant d’une présence à tel endroit, photo de groupe donnant des informations sur des proximités entre personnes ou réseaux), accompagnées d’explications, et/ou éventuellement recardée ».

Malgré ces clarifications, mettre en sourdine l’état civil des terroristes expose tout de même les journaux et les chaînes de télévision au procès en cachoterie, ou pire encore, en déni. Nier le fait que la barbarie s’incarne dans des visages bien humains n’aidera en rien à éradiquer le mal radical. Il faut nommer les choses, en conscience. Mais, pour parler d’un acte de terreur sans oeillères, faut-il susciter le pathos chez le lecteur ? Faut-il s’adresser à l’émotion et pas seulement la raison ? « En voyant la pathétique figure du père Hamel, sacrifié par les jihadistes, il est pris d’émotion et de compassion. En observant celle de ses meurtriers, éclairée par une légende sans laquelle l’image ne veut rien dire, il s’oblige à réfléchir sur le juvénile visage du mal. », soutient Laurent Joffrin dans les colonnes de Libération.

Quant aux médias qui auront fait le refus de s’adresser à la partie émotive de l’esprit de ses lecteurs, ils devront leur montrer qu’il ne s’agit pas de leur dissimuler les éléments d’information juridiques concernant les terroristes auxquels tout citoyen a le droit d’accès. Un exercice de paso doble.

charlie intro 8888Se démarquer des plateformes sociales

Cette décision déontologique intervient alors que les médias professionnels ne peuvent plus rester au niveau d’absence d’exigence et de laisser-passer qui est celui des réseaux sociaux.

En 2016, l’organisation Etat Islamique s’était appuyée sur les fonctionnalités de partage et de Live des réseaux sociaux pour amplifier l’impact de ses actes. Le 13 juillet dernier, le terroriste franchisé par Daech qui a tué deux policiers à Magnanville a filmé son acte sur Facebook. En faisant la publicité du crime, qui génère du trafic sur les plateformes, les médias sociaux à l’instar de Facebook mais aussi de Periscope, popularisent et encouragent l’exhibition de diverses formes de destructivité (la destruction de soi, la dégradation de biens, la violence envers autrui).

Pour le réseau social, qui vit de recettes publicitaires, le crime paye : les scènes de violence terroriste génèrent des pics d’audience qui assurent des recettes publicitaires exceptionnelles.
En juillet 2016, La presse s’est étonnée que Facebook France ait attendu les attentats de Nice pour supprimer la page principale francophone de l’EI (Daech), qui comptait 11300 abonnées et diffusait des contenus de propagande depuis novembre 2015.

Facebook assure toutefois supprimer tout discours incitant à la haine, « ce qui comprend tout contenu qui attaque directement des personnes en raison de leur race, leur ethnicité, leur origine nationale, leur religion, leur orientation sexuelle, leur sexe ou leur identité sexuelle, leur infirmité ou leur état de santé. » Pourtant, les algorithmes de censure sont plus parfois assidus pour censurer la nudité plus que les propos racistes et les appels à la haine.

Ces mêmes algorithmes n’ont pas de conscience, ce qui leur permettait, le 7 janvier 2015 au soir, de placer #JeSuisKouachi en Top Trend sur Twitter.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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